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— Ainsi, c’est vous qui avez monté ce coup diabolique.

— C’est moi, reconnut modestement Ferenczi. J’avais apprécié vos qualités lors de notre dernière rencontre et décidé de trouver un moyen de vous convaincre de changer de camp. Cela a été un peu long et difficile, mais j’y suis enfin parvenu.

— Pas encore, dit Malko je vais aller tout raconter à mes chefs. Ils me croiront.

— Eux peut-être. Mais les Israéliens sûrement pas. Souvenez-vous des preuves que nous avons contre vous. Avec, maintenant, le meurtre de ce pauvre Isak Kulkin qui coïncide fâcheusement avec votre passage à Athènes. Souvenez-vous d’Adolf Eichmann. Il n’y a pas de prescription pour la haine, prince Malko.

Janos Ferenczi gagnait sur les deux tableaux. Ou il récupérait un agent double, ou il supprimait un agent ennemi. Beau travail.

Le Hongrois se leva. Debout, il semblait encore plus maigre. Il contourna Malko avec prudence, et gagna la porte.

— Je vous conseille de regagner New York au plus vite, dit-il avec autorité. Le camarade Pavel vous attend pour commencer à travailler sérieusement. À moins que vous ne préfériez aller en Israël rencontrer ceux qui vous ont déjà reconnu sur nos jolies photos.

Sur cette flèche de Parthe, il referma doucement la porte. Malko se passa la main dans les cheveux, découragé. La police grecque devait avoir retrouvé la voiture abandonnée et prévenu les Russes…

On conclurait à un accident causé par un voleur de voiture. Qui s’intéresserait à la mort d’un pauvre émigrant ? Si Malko allait raconter son histoire aux Grecs, on l’internerait. Il réalisa soudain avec terreur qu’aux yeux de tous, c’était lui, qui avait intérêt à la mort du vieux Juif. Puisqu’il était le seul à savoir qu’il ne l’avait pas reconnu. On l’avait vu avec lui quelques minutes avant sa mort, les gens se souviendraient de cette invitation incongrue.

Le piège s’était encore un peu plus refermé. Mais tant qu’il lui resterait une chance, si minime soit-elle, il lutterait.

Au moins mourir la tête haute.

Il restait encore la famille de Rudi Guern, le vrai. Si sa mère acceptait de témoigner…

Avant de quitter la Grèce, il avait encore quelque chose à faire.

Il boucla sa valise et redescendit. Dans le hall il demanda au concierge l’adresse d’un entrepreneur de pompes funèbres. Un peu étonné, le Grec lui indiqua une maison, rue Vloukis, à deux pas de l’hôtel.

C’était une officine assez minable. Heureusement, le patron parlait anglais. Malko eut beaucoup de mal à expliquer qu’il voulait un enterrement décent pour un certain Isak Kulkin, qu’il ne soit pas jeté à la fosse commune, mais inhumé dans une tombe. Il paya de bon cœur deux mille cinq cents drachmes en espérant que le croque-mort n’allait pas empocher son argent et ne rien faire. Pour plus de sûreté, il promit d’assister à l’enterrement.

C’était le moins qu’il pouvait faire pour Isak Kulkin. Il prit juste le temps de reprendre sa valise à l’Hôtel de Grande-Bretagne et se fit conduire à l’aéroport. Le temps s’était gâté et une pluie fine commençait à tomber.

Le sol de la Grèce lui brûlait les pieds. Par chance, un Jet de la TWA partait deux heures plus tard, pour Genève. Là, il trouverait bien une correspondance pour la destination finale de son voyage : Rupholding, près de Munich.

CHAPITRE VI

Une plaque de cuivre ovale portait en lettres gothiques gravées : « Familie Guern ». Une odeur de pin, de résine et d’encaustique flottait sur le palier du grand chalet. Par la fenêtre étroite éclairant la cage d’escalier, Malko apercevait la campagne bavaroise et, devant le chalet, un vieil homme sanglé dans un manteau de cuir marron et pelé, incroyablement long, en train de scier du bois. Il avait jeté au visiteur un regard perçant sans cesser son travail et salué d’un vigoureux :Gruss Gott ! à la mode bavaroise.

Le chalet se trouvait un peu à l’écart de Rupholding, au bout d’un chemin de terre qui se perdait ensuite dans les champs. Malko avait abandonné sa Taunus de location devant le « Gasthaus zum Post » afin de moins attirer l’attention. C’était la démarche de la dernière chance. Après, il n’avait plus qu’à reprendre le premier avion pour New York et à obéir sagement au G.R.U…

Sa seule chance était que les Russes aient oublié l’existence de la mère de Rudi Guern. Bien mince possibilité.

Il prit sa respiration et frappa un coup sec à la porte de bois.

Il y eut un bruit de pas à l’intérieur et la porte s’ouvrit.

Malko resta interdit.

Devant lui se tenait une jeune fille aux yeux très bleus et aux longs cheveux blonds, le buste moulé dans un pull de laine blanche qui dessinait deux seins lourds accrochés très haut. Un fuseau de ski noir impeccable mettait en valeur des hanches rondes et de longues jambes. Le sourire découvrait des dents étincelantes et saines. L’apparition regarda avec surprise le costume élégant et la cravate de Malko. À Rupholding, les hommes ne portaient de cravate que le dimanche.

— Gruss Gott, dit-elle d’une voix claire. Qui cherchez-vous ?

Elle n’avait pas ouvert complètement la porte et détaillait Malko avec un mélange de surprise et d’anxiété.

Il se lança.

— Je suis… enfin j’étais un ami de Rudi Guern.

Une ombre passa sur les yeux bleus et la jeune fille recula imperceptiblement avant de s’exclamer :

— Rudi ! Mais Rudi est mort depuis bien longtemps. Je suis sa sœur.

Malko ne put s’empêcher de demander :

— Sa sœur ! Vous vous souvenez de Rudi, alors ?

Elle secoua la tête négativement :

— J’avais deux ans quand il est parti à la guerre. Mais que voulez-vous et qui êtes-vous ?

C’est là que ça se gâtait.

— J’étais avec Rudi… dans l’Est, dit Malko à voix basse. Depuis j’avais quitté l’Allemagne. Je suis revenu pour quelques jours. Je roulais sur l’autoroute pour aller à Salzburg, quand j’ai vu le panneau indiquant Rupholding. Alors, j’ai voulu savoir si Rudi était vraiment mort.

— Vous étiez avec Rudi !

Le visage de la jeune fille s’éclaira et elle ouvrit la porte toute grande.

— Entrez, entrez !

La pièce était grande et claire, avec des solives apparentes et un grand poêle en porcelaine bleue, à la mode bavaroise, près d’un vaisselier littéralement couvert de photos. Du coin de l’œil Malko aperçut des uniformes et son cœur battit plus vite. Il brûlait. Il s’assit sur la chaise de bois que lui avançait la sœur de Rudi Guern. Étrange situation. Elle prit place en face de lui, de l’autre côté de la table rectangulaire, les yeux brillants d’excitation. Au fond il y avait un grand lit de bois recouvert d’un gros édredon.

— Je m’appelle Eva, dit-elle. Et vous ?

— Malko. Malko Linge.

Elle se leva et sortit du vaisselier une bouteille de Steinhesser et deux verres. Elle les remplit et en tendit un à Malko. Il trempa ses lèvres dans l’alcool blanc et reposa son verre, louchant sur les photos du vaisselier.

— Vous permettez que je regarde, demanda-t-il ?

Eva sourit.

— Je vous en prie.

Il se leva et se pencha sur les photos. Il y avait Eva, à tous les âges ; un homme âgé en feldwebel de la Wehrmacht qui devait être le père Guern. Une femme âgée qui était certainement sa mère. Mais rien qui puisse ressembler à Rudi Guern.

— Vous n’avez rien de Rudi ? demanda-t-il.

— Rien, répliqua-t-elle très vite.

— J’aimerais saluer frau Guern, dit-il.

Eva secoua la tête.

— Mutti est morte voilà un an. Je suis seule maintenant. Mon père a été tué à Stalingrad.