Il n’y avait plus guère qu’une poignée d’ivrognes et quelques couples qui se pelotaient dans les coins. Heinz commanda une tournée de Steinhegger. Il regardait, honteux, le cou rouge et endolori de Malko et la balafre sur sa joue.
Il leva son verre :
— Prosit ! À toi, camarade. Honneur et fidélité !
— Honneur et fidélité, répéta Malko.
La devise de la SS.
Il reposa son verre. Heinz pencha son énorme masse à travers la table :
— Pardonne-moi, pour tout à l’heure, camarade. Mais on ne peut plus avoir confiance en personne.
— Mais, comment se fait-il que tu n’aies pas eu d’ennuis, toi ? objecta Malko, adoptant le tutoiement.
Heinz eut un geste fataliste.
— Ach ! je n’étais pas officier, moi. Ils m’ont laissé tranquille très vite. Mais nous avons dû aider bien des camarades. Quand je pense que ce pauvre Rudi n’a pas embrassé sa mutti avant de mourir. Tiens, c’est inhumain.
— Inhumain, fit Malko en écho.
Heinz se leva après un dernier Steinhegger et s’éloigna en titubant : l’émotion d’avoir retrouvé un frère d’armes et l’alcool. Eva, qui n’avait pas adressé la parole à Malko depuis la cabane, posa sa main sur la sienne et murmura, les yeux humides :
— Pardon pour tout ce que je vous ai dit tout à l’heure. Je… je vous ai fait mal ?
— Ce n’est pas grave, assura Malko. Mais votre ami Heinz m’a un peu ébranlé, j’aimerais me coucher.
Elle se leva aussitôt, soumise.
— Venez, nous rentrons.
Ils regagnèrent le village sans un mot. À mi-chemin, Eva prit la main de Malko. Lorsqu’ils passèrent devant le Gasthaus zum Post, Malko demanda :
— Où allons-nous ?
— À la maison.
Il n’y avait plus une lumière dans Rupholding. Eva précéda Malko dans l’escalier du chalet et ils se retrouvèrent dans la pièce qu’il connaissait déjà. Il posa sa Samsonite sur la table, tandis qu’Eva refermait soigneusement les volets, donnait un tour de clé à la porte et pliait la courte pointe rose du grand lit de bois.
Jamais Malko ne s’était déshabillé aussi vite. Son corps était marbré de bleus virant au noir. L’un d’eux au moins, était dû au talon pointu de la douce Eva.
Gardant son slip par décence, il se glissa dans le lit. Eva vint à côté de lui. Lentement, elle commença à défaire les lacets de son corsage bavarois. Elle cambra deux seins pleins et durs, puis s’attaqua à sa jupe. Elle agissait avec autant de naturel que si Malko avait été depuis toujours son amant… Mais il n’en vit pas plus : il dormait.
Un peu plus tard il rêva qu’il était dans la cabane, que le gros Heinz pesait de toutes ses forces sur son ventre. Il se réveilla en sursaut et machinalement envoya sa main droite vers son ventre. Il rencontra les cheveux blonds d’Eva. Lovée contre lui, elle s’activait presque religieusement.
La chambre était dans l’obscurité et il ignorait absolument quelle heure il pouvait être. Il caressa les cheveux d’Eva et elle s’interrompit un instant pour murmurer d’une toute petite voix :
— Je t’ai fait mal tout à l’heure. Je dois me faire pardonner.
Il était si fatigué qu’il ne songea pas à discuter une telle évidence. De toute façon, Eva ne se préoccupait pas de ses réactions. Un peu plus tard, elle se pelotonna contre lui et murmura :
— Tu as aimé ?
Il eût été mensonger de prétendre le contraire. Mais, de nouveau la fatigue eut raison de ses velléités érotiques.
Lorsqu’il se réveilla pour de bon, il faisait grand jour et les volets étaient ouverts. Eva n’était pas là. Mais elle revint au moment où il finissait de s’habiller. Elle semblait joyeuse et détendue, et vint s’asseoir sur le bord du lit :
— J’ai parlé avec Karl, ce matin, expliqua-t-elle. Je l’ai convaincu. Nous allons t’aider à te cacher. Là où se trouve Rudi.
Malko crut que son cœur allait s’arrêter de battre dans sa poitrine.
— Il est en Allemagne ? ne put-il s’empêcher de demander.
Elle secoua la tête tristement.
— Non. Il est très loin. Je ne sais pas moi-même. Il n’écrit jamais, comme s’il nous avait oubliés. Je crois qu’il a peur. Mais je serais tellement contente de le revoir. Je ne me souviens pas de lui, j’étais si petite…
— Mais comment allons-nous faire, alors ?
Eva sourit :
— Karl m’a donné une adresse à Munich. Là, on nous dira où il faut aller ensuite. Ce sont des gens sûrs. Odessa. Ils ont fait évader des centaines des nôtres qu’on n’a jamais retrouvés. Karl les connaît bien.
— Tu tiens à venir avec moi, demanda-t-il ? Cela peut être dangereux. Je suis un homme traqué.
Elle haussa les épaules.
— De toute façon, je m’ennuie à Rupholding. Et puis, je peux t’être utile. Cela te gêne que je vienne ?
— Non, non, se hâta de dire Malko.
Il s’attabla devant un énorme bol de café au lait. Il était près de midi et un joyeux soleil illuminait la pièce. Il préférait ne pas trop penser à l’avenir. Cela avait été relativement facile de tromper Heinz, Karl et Eva. C’étaient des amateurs pleins de zèle qui n’allaient pas au fond des choses. Mais maintenant il allait avoir à faire à de vrais professionnels. Les gens d’Odessa – Organisation der SS angehörig – avaient passé à la barbe des services de renseignements alliés des milliers de nazis. Personne ne savait au juste jusqu’où s’étendait le réseau de leurs complicités, mais il était énorme et complexe. Ils disposaient d’argent, d’archives et de fanatiques.
— Malko aurait du mal à tenir longtemps son rôle de SS. Il risquait sa peau. Connaissant la filière, il devenait terriblement dangereux pour Odessa.
Il fallait donc qu’il tienne jusqu’au moment où il se trouverait en face de Rudi Guern.
— Tu es prêt ? demanda Eva. Nous devons partir.
— Je suis prêt.
Fugitivement, il regretta le chalet qui sentait bon le sapin. Vers quels dangers Eva l’entraînait-elle involontairement ? Sans parler de Ferenczi qui allait se mettre à sa recherche, ne le voyant pas réapparaître…
CHAPITRE VII
La voiture était arrêtée à cinq cents mètres environ de l’entrée de Rupholding, là où la route fait un coude en montant, sur un petit rond-point naturel qui dominait tout le village.
La circulation était assez intense, mais personne ne prêtait attention aux deux occupants de la vieille Opel grise. L’un d’eux sortit pour se dégourdir les jambes. Il était grand et solide, avec un visage bronzé, des yeux bleus et une courte moustache blonde. Son costume de gros tweed verdâtre typique des Allemands du Nord, jurait avec son élégance naturelle.
Il urina contre un arbre et se rassit près de son compagnon.
Ce dernier était encore plus grand, mais un nez en bec d’aigle et une fossette au menton lui donnaient un air enfantin. Il fumait, les mains appuyées sur le volant.
Soudain, il jeta un coup d’œil sur le rétroviseur et jeta un mot bref à son compagnon. Une voiture arrivait sur la route, derrière eux.
Aussitôt, le blond posa sur ses genoux la puissante paire de jumelles avec laquelle il observait un petit chalet à un kilomètre de là. La voiture passée, il reprit son guet.
De loin, on aurait dit deux paisibles citadins observant la vie des oiseaux. Les petits chapeaux tyroliens verts, posés sur la plage de la lunette arrière étaient, eux aussi, typiquement allemands.
Pourtant, Ben Uri était né à Tel-Aviv et Hayim Agmon à Jaffa…