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C’étaient deux sabras, des Israéliens nés en Israël.

En temps normal, ils cultivaient les champs d’un kibboutz, près de la frontière syrienne.

Mais en 1945, ils étaient tous les deux dans la brigade juive de l’armée anglaise. Ils s’étaient battus en Italie, puis avaient sillonné l’Allemagne à la recherche des criminels de guerre.

Depuis, reconvertis à l’agriculture, ils faisaient des « heures supplémentaires ». Ils comptaient parmi les initiateurs du mouvement « Ceux qui n’oublieront jamais ».

De multiples informateurs bénévoles et anonymes, dans tous les coins du monde recueillaient des renseignements pour eux. Lorsqu’un nazi était identifié à coup sûr, qu’on était sûr de ses crimes, Ben Uri et Hayim Agmon disparaissaient de leur kibboutz. Pour une semaine, un mois ou trois mois.

Ils parlaient parfaitement arabe, allemand, hébreu et anglais. Leur physique leur permettait de se faire passer pour d’exemplaires « aryens ». Lorsqu’ils partaient en mission, ils avaient des passeports parfaitement imités, fournis par les Services secrets israéliens. Mais en cas de coup dur, ils savaient qu’ils ne pourraient faire appel à leur pays.

Parfois un de leurs amis disparaissait. Les gens d’Odessa étaient sans pitié eux aussi. Mais c’était un risque accepté.

Ben Uri et Agmon tâchaient toujours d’éviter l’affrontement direct. Dans le coffre de leur voiture, il y avait un fusil 22 long rifle, à haute vitesse initiale, muni d’une lunette, plus quelques babioles moins voyantes, mais tout aussi efficaces, sinon plus.

Ben Uri régla fiévreusement les jumelles. Là-bas, deux silhouettes venaient de sortir du chalet.

— Le voilà, dit-il d’une voix calme.

Dans ses oculaires, il voyait très distinctement l’homme blond et la jeune fille qui l’accompagnait. Les deux montèrent dans une Ford Taunus grise arrêtée devant le chalet et aussitôt la voiture démarra, vers la sortie opposée du village.

L’Israélien posa ses jumelles et tourna la clé de contact. Avec leur grosse 250 SL, ils rattraperaient facilement la petite voiture.

— Pourquoi crois-tu qu’il est revenu ? demanda Hayin Agmon.

L’autre haussa les épaules.

— Mal du pays. Puis, ils se sentent sûrs d’eux maintenant.

— Il a quand même eu du culot d’avoir été voir Wisenthal.

— Ce n’était pas bête. Si le vieux père Simon n’avait pas un sixième sens pour flairer ces salauds, il serait tranquillement en train de se réinstaller dans son village, avec la complicité de tous ses concitoyens, tu peux en être sûr.

Ben Uri froissa au fond de sa poche un télégramme.

— Et après avoir liquidé le dernier témoin atteignable. Pauvre Isak Kulkin.

Ben Uri ralentit. La petite Taunus était à cinq cents mètres devant eux.

— C’est bizarre, cette histoire, dit-il. Ce type n’avait aucune raison d’aller à Athènes. Le vieux Kulkin ne serait jamais revenu en Allemagne. Il y a quelque chose que je ne comprends pas.

Agmon caressa ses moustaches :

— On ne saura jamais pourquoi il l’a tué, mais il l’a tué. Tu ne crois quand même pas que c’est une coïncidence ? Il demande l’adresse de Kulkin et deux jours après, l’autre se fait tuer par une voiture. Et, en plus, on a la preuve que Guern a été à Athènes… En tout cas, ce sera le dernier Juif qu’il aura tué…

Les deux voitures se suivaient tranquillement. Jusqu’à l’embranchement de l’autoroute de Munich, il n’y avait aucun problème.

C’est un long enchaînement qui avait conduit Ben Uri et Agmon sur cette petite route de Bavière. Après la visite de Malko à Simon Wisenthal, ce dernier pris de soupçons, avait envoyé à Isak Kulkin un télégramme le mettant en garde.

Le télégramme était revenu le lendemain. Avec la mention « décédé ».

Le reste s’était joué au téléphone. Wisenthal avait appris la façon étrange dont Isak Kulkin était mort. Les deux Israéliens étaient déjà alertés. Leur seul changement de plan avait été une escale à Athènes. À Athènes, où une rapide enquête leur avait appris la présence de Malko Linge, alias Rudi Guern. Cela ne faisait qu’une raison supplémentaire de liquider l’ancien Scharführer. Maintenant, c’était une question d’heures. Ils étaient venus spécialement en Allemagne pour cela. En regardant l’arrière de la Taunus, Ben Uri se sentait pris d’une sombre excitation. La joie de débarrasser la terre d’un monstre.

Un monstre, le Scharführer Rudi Guern en était un sans aucun doute.

* * *

La voiture stoppa dans un grincement de freins devant le Gasthaus zum Bahnhof. Une grosse Opel Admirai cossue, mais boueuse. Le conducteur sortit précipitamment, poussa la porte du Gasthaus et ressortit presque aussitôt pour remonter dans son véhicule.

Il repartit et rengagea sa grosse voiture dans un étroit chemin de terre à la sortie du village, pour stopper près du chalet des Guern. De nouveau l’homme grand et brun grimpa quatre à quatre l’escalier et frappa plusieurs fois à la porte du second étage. N’obtenant aucune réponse, il ressortit et s’approcha d’une petite fille qui jouait avec des éclats de bois.

Tirant une pièce d’un mark de sa poche, il la lui tendit avec un grand sourire :

— Tu n’as pas vu Fräulein Guern ?

La petite hésita un instant, puis dit d’une voix fluette, mais posée :

— Elle est partie avec un monsieur.

Janos Ferenczi serra les lèvres. Se forçant à sourire, il s’accroupit près de la petite fille.

— Comment il était le monsieur ?

Mais c’était une question qui dépassait sa compétence. La fillette resta muette. Ferenczi changea alors de tactique.

— Il y a longtemps qu’ils sont partis ?

La petite secoua la tête.

— Non, pas longtemps.

— Ils étaient en voiture ?

— Oui. Ils sont partis par là.

Sa petite main potelée montrait la direction de Munich. Janos Ferenczi redressa sa haute taille, effleura les cheveux de l’enfant et remonta en voiture.

Le front plissé, ses tics nerveux lui secouant le visage, il conduisait avec application, mais très vite, en se maudissant intérieurement. Il aurait dû penser plus tôt au Rupholding. Que faisait ce diable de S.A.S. avec la sœur de Rudi Guern ?

La longue fille brune assise à côté de lui alluma une Benson et remarqua calmement :

— Ne t’énerve pas, Janos, nous les rattraperons.

Ce n’est pas la peur qui la faisait parler, mais le désir sincère de rassurer son compagnon. Elle n’avait jamais peur en voiture. Elle avait assez peu de sensibilité d’ailleurs. Peu de choses la faisaient vibrer, à vrai dire. Une de ses rares joies était de battre à mort une très jolie fille, de l’entendre crier, de la voir se rouler à ses pieds et ensuite de la tuer.

C’est pour ces moments trop rares – la fantaisie fuyait de plus en plus les Services spéciaux – qu’elle continuait à vivre avec Janos Ferenczi aux trois quarts impuissant et radin comme un Ecossais.

Ce dernier était furieux et décontenancé. Depuis le début de cette affaire, sa victime le prenait chaque fois à contre-pied. Il freina avant la bretelle de raccordement à l’autoroute, puis s’engagea sur la piste en ciment et écrasa immédiatement l’accélérateur. Il avait quatre-vingt-dix kilomètres pour rattraper l’autre voiture.

* * *

Une grenouille somptueusement verte poinçonnait les tickets dans le trolleybus. En face de Malko, un Pierrot tout blanc avec une Colombine étaient serrés sur la banquette. Il regarda Eva en coin. En Walkyrie, elle était parfaite. Sa généreuse poitrine débordait largement de son corsage et son casque à pointes n’étonnait personne. Lui avait dû se contenter d’un modeste uniforme de hussard de la mort, vingt-cinq marks par jour, tout compris.