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Munich était en folie. La seule façon de s’y faire remarquer était d’être habillé normalement. Le receveur de trolley en grenouille n’étonnait personne. Malko avait même vu sortir d’une église un prêtre avec un chapeau pointu ! Le tram stoppa et un couple monta. L’homme en smoking, la femme en robe du soir, tous les deux avec d’énormes faux nez écarlates. Immensément graves.

— Où allons-nous ? demanda Malko.

— Au bal de Bayerisherhof, fit Eva joyeuse.

Ils étaient arrivés à Munich la veille. Eva avait conduit Malko directement dans un petit studio à côté du restaurant La Bonne-Auberge dans Schwabing, le quartier bohème de Munich. La clé était dans la boîte aux lettres et ils n’avaient vu personne. La jeune fille avait appris à Malko que ce studio était une des étapes de la chaîne d’évasion Odessa. C’est là qu’on leur donnerait par téléphone le top du départ et leur prochain rendez-vous.

Malko était sur des charbons ardents. Il aurait voulu partir tout de suite, mais il n’y avait rien à faire. Eva ne connaissait pas encore la prochaine étape de leur voyage. « On » devait la leur téléphoner.

C’est Eva qui avait insisté pour sortir, Malko continuant à jouer son rôle d’homme traqué. Ce qui n’était pas entièrement faux.

— Tu ne crains rien, lui avait-elle promis. Tout le monde est déguisé. Et c’est le jour des femmes, aujourd’hui. Ce sont elles qui invitent leur cavalier…

Elle avait été louer les costumes et Malko avait dû se laisser faire, bon gré mal gré. Pour plus de vraisemblance, il avait glissé son pistolet dans sa ceinture, sous son déguisement. De toute façon, c’était plus sûr que de le laisser traîner, dans le studio, dont des inconnus possédaient la clé.

Au moment où ils allaient partir, le téléphone avait sonné. Eva avait décroché et écouté quelques secondes. Son sourire radieux apprit à Malko avant ses mots ce qui arrivait :

— Nous partirons demain matin, annonça-t-elle. Pour la France. Le rendez-vous est sur un bateau, le White-Devil. Il sera à Saint-Tropez à partir de demain matin. Nous devons demander Francisco Juarez.

— Partons tout de suite, proposa Malko. Nous roulerons de nuit.

Eva eut une moue de gamine et lui passa les bras autour du cou :

— Lieblich, j’ai tellement envie d’aller à ce bal ! Et de passer une nuit tranquille avec toi…

Elle appuyait son corps sain et ferme contre lui, sans équivoque. Puis, sans attendre sa réponse, elle l’entraîna par la main. Jusqu’au trolleybus à la grenouille.

Ils descendirent sur la petite place où se trouvait l’immeuble imposant du Bayerisherhof, l’hôtel le plus cossu de Munich. Un cordon de policiers en longues capotes blanches canalisait la foule des badauds. L’entrée coûtait vingt marks.

C’était la foire d’empoigne dès les portes tournantes. Une foule bigarrée, hurlante, déjà ivre, s’écrasait dans l’étroit tambour. Eva manqua y laisser un sein et parvint à tirer enfin Malko à l’intérieur.

Cela tenait de Helzappopin, du métro à six heures et du grand désert d’Arabie pour la température. La sueur coulait sur la peau des travestis transformant les visages en palettes de peintre abstrait. Un orchestre jouait dans chaque salle. C’était délirant. Des couples étaient étendus partout à même la luxueuse moquette, ivres de bière et de bruit, flirtant ou buvant leur alcool. D’autres oscillaient sur les pistes de danses. Des bandes de jeunes parcouraient en hurlant les escaliers, en de tumultueuses farandoles.

Une énorme mémère, rose comme un jambon de Westphalie, moustachue comme un grenadier, sanglée dans une tunique de fée Carabosse, se jeta sur Malko et lui appliqua un baiser gluant sur la bouche. Il lutta de toutes ses forces, mais elle avait des avant-bras comme des jambonneaux. Finalement, pour s’en débarrasser, il lui bourra sournoisement les tibias de coups de pieds. Au diable la galanterie ! C’était un cas typique de légitime défense.

— Vous allez la vexer ! dit Eva. Aujourd’hui tout est permis.

Malko parvint enfin à se dégager et s’accrocha comme un noyé au bras de sa cavalière. C’est ce qu’on doit appeler les horreurs de l’amour. Pudibonds et réservés d’ordinaire, les Bavarois perdaient toute retenue durant les trois jours du carnaval. Ils échangeaient des plaisanteries salaces de table à table. Des serveuses rubicondes aux épaules de catcheur amenaient inlassablement sur les tables des chopes de bière d’un litre par cinq ou six !

Des femmes se détachaient d’un groupe et allaient embrasser un autre homme, au vu et au su de leur cavalier. Un immense chauve avec des moustaches de cosaques déguisé en page, vint arracher Eva à Malko, pour l’entraîner sur la piste.

Yul Brynner vu par Frankenstein ! Eva gloussa et se laissa faire. Malko la vit plonger dans un tourbillon de foule, une des mains du géant enfoncée dans son corsage jusqu’à l’avant-bras.

Il ne resta pas seul longtemps. Un lutin en minijupe, avec une magnifique crinière blonde, vint s’asseoir sur ses genoux. Elle sentait la sueur et le parfum bon marché, mais cela valait mieux que la mégère de l’entrée. Déjà sa nouvelle cavalière lui jetait les bras autour du cou, lui soufflant au visage une haleine empestée de bière. Il voyait sa maigre poitrine bringuebaler sous son caraco.

— Tu es chou, toi ! fit-elle. Comment tu t’appelles ? Moi, c’est Helga !

Malko bredouilla une vague réponse et voulut se lever. Mais Helga était tenace. Elle se mit debout et tira Malko vers le magma humain qui se pressait sur la piste.

— Dansons ! intima-t-elle.

Pour plus de sûreté, elle glissa ses deux mains entre la chemise et le pantalon de Malko, derrière ses reins, le retenant solidement contre elle. Eva avait disparu. Personne ne savait exactement ce que jouait l’orchestre et cela n’avait d’ailleurs aucune importance. Helga profita du rythme lent pour se coller à Malko, comme une ventouse lubrique.

Espièglement, elle lui mordilla l’oreille en lui murmurant des obscénités à faire rougir un chameau. Il apprit accessoirement qu’elle ne portait jamais de culotte pendant le carnaval. Horrible détail !

Soudain, deux joueurs de banjo 1925 avec des canotiers et des vestes rayées surgirent de la foule et se mirent à tourner autour du couple en faisant mille pitreries. Ils étaient gais, bronzés et sympathiques. Le plus grand avait une petite moustache blonde. Malko leur sourit et Helga leur cria une obscénité et remonta son caraco pour leur montrer sa poitrine. Elle était ivre morte.

Malko aperçut le casque à pointe d’Eva. Elle était assise sur les genoux du Yul Brynner, une gigantesque chope de bière à la main.

Les joueurs de banjo continuaient leur danse autour d’eux. À croire qu’ils avaient des vues sur Helga. Un nouveau personnage fendit la foule : un Méphisto tout de noir vêtu, le visage couvert d’un masque rouge avec deux cornes sur le front. Helga poussa un cri de joie et lui fit un pied de nez.

Malko en profita pour filer à l’anglaise. Il ne souhaitait qu’une chose : récupérer Eva et quitter cet endroit dément. Il la chercha des yeux, mais elle s’était volatilisée avec son géant moustachu. Courageusement, il plongea dans la foule à sa recherche.

Mais, au début d’un couloir, il se trouva nez à nez avec un autre hussard de la mort, en tout point semblable à son propre déguisement. L’autre tomba dans ses bras avec un rugissement de joie. Il voulait à toute force offrir à boire à Malko et l’entraîna dans la direction d’où il venait.

Ils arrivèrent devant un bar et le second hussard de la mort commanda deux chopes de bière. Malko ne savait plus comment s’en débarrasser.