Brusquement les lustres vacillèrent et s’éteignirent tous ensemble, dans un concert de beuglements avinés ! Malko ne fit ni une, ni deux : abandonnant sa bière et son encombrant sosie, il fonça vers la première salle où il avait perdu Eva. Même si le géant lui avait fait subir les derniers outrages, il avait eu largement le temps d’en user et d’en abuser. L’obscurité n’était pas totale et permettait de se diriger facilement.
Mais la foule était si dense qu’il ne parcourut pas plus de dix mètres avant que la lumière ne se rallume. Un brouhaha et des cris le firent se retourner. Des gens faisaient cercle autour de quelque chose par terre, à l’endroit où il se trouvait quelques secondes plus tôt. Mû par un brusque pressentiment. Malko fit demi-tour. Il croisa les deux joueurs de banjo et éprouva une impression bizarre. Comme s’ils avaient eu un sursaut horrifié en le voyant.
Un corps était étendu à terre, près du buffet. Le second hussard de la mort. Une de ses mains crispées tenait encore un pan de la nappe blanche. Ses yeux étaient révulsés et ses traits avaient déjà le teint plombé de la mort.
Écartant brutalement les curieux, Malko s’agenouilla et se pencha sur le corps, examinant le visage de l’inconnu.
Tout de suite, il remarqua la légère humidité de la peau, qu’on aurait pu prendre pour de la transpiration. Et il sentit l’odeur très légère d’amande amère.
L’acide prussique.
L’homme venait d’être assassiné avec un pistolet projetant à bout portant de l’acide prussique pulvérisé. Une arme totalement silencieuse. Le poison pénétrait dans l’organisme par les pores de la peau et provoquait l’arrêt presque immédiat du cœur et la mort. Dans cinq minutes les gouttes d’acide et l’odeur auraient disparu et il n’y aurait plus aucune trace du meurtre.
C’était un crime de professionnel. Malko se redressa. Il avait encore dans l’œil la surprise horrifiée des deux joueurs de banjo : c’était lui qui était visé et non l’autre. Et les assassins étaient passés sous son nez !
Trompés par la pénombre, ils avaient tiré le mauvais hussard !
À la fois glacé et fou de rage, il se releva et fonça dans la direction où les deux hommes avaient disparu.
Une main se posa sur son épaule, et il se retourna, d’un bloc, sur la défensive.
— Vous ne les rattraperez pas, fit une voix qu’il connaissait bien.
Janos Ferenczi en Hamlet avait grande allure. Derrière le loup de velours, les yeux noirs fixaient Malko avec une expression narquoise. Celui-ci voulut se dégager, mais les doigts de fer du Tchèque le retinrent.
— C’est vous qui m’avez envoyé ces tueurs ? demanda Malko.
— Imbécile, siffla Ferenczi, je ne les connais même pas. Mais j’avais remarqué leur manège depuis tout à l’heure. Je suis arrivé trop tard pour vous prévenir.
Malko dit amèrement :
— Vous devez être content ! Puisque c’est vous qui les avez mis sur ma piste.
La cicatrice de Ferenczi devint pourpre :
— C’est vous. Avec votre stupide visite à Simon Wisenthal. Maintenant ils sont sûrs que vous êtes Rudi Guern. Sans que nous leur ayons rien dit !
Malko resta un instant interdit.
C’était trop drôle. Le Hongrois semblait fou de rage. Ainsi, il était pris à son propre piège. Puis, il éclata d’un rire nerveux.
— Eh bien, vous n’avez plus qu’à veiller sur moi ! Sinon, votre belle combinaison tombe à l’eau.
Il se dégagea brutalement et partit à grandes enjambées. Janos Ferenczi lui cria :
— N’oubliez pas que je peux encore vous sauver la vie.
Mais Malko n’écoutait plus. Les flonflons et les cris ne parvenaient même plus jusqu’à son cerveau. Il était dans un état de rage insensée. Certes, le Tchèque avait joué à l’apprenti sorcier. Mais la victime, c’était lui, Malko.
Il n’y avait plus une seconde à perdre. Il devait retrouver Rudi Guern. Avant que les autres ne le tuent. Par chance, il trouva Eva facilement. Elle avait quitté le géant pour un bel aryen blond qui l’embrassait à bouche-que-veux-tu. Malko lui saisit la main droite et tira, l’arrachant de son partenaire. Elle ouvrit la bouche pour protester quand elle vit le regard de Malko.
Alors, docilement, elle le suivit, laissant le beau blond dans un état peu descriptible avec des mots honnêtes.
L’air frais de dehors la dégrisa.
— Qu’arrive-t-il ? demanda-t-elle.
— On a failli me tuer, dit sombrement Malko. Quelqu’un d’autre est mort à ma place.
Il monta dans la voiture et lui ouvrit la portière. Elle était devenue toute pâle et se mordait les lèvres.
— Qu’allons-nous faire ?
— Partir de Munich immédiatement.
CHAPITRE VIII
L’imposante masse blanche du White-Devil semblait prête à écraser Malko et Eva. La jeune fille regarda l’énorme coque qui mesurait presque quarante mètres de long avec un infini respect.
— Ce sont des gens puissants qui protègent Rudi, murmura-t-elle.
C’était bien l’avis de Malko. Au moment de franchir l’étroite passerelle d’acajou verni, reliant le pont au quai du port de Saint-Tropez, il eut une imperceptible hésitation. Cette fois, il se jetait vraiment dans la gueule du loup. Les SS naïfs et féroces de Rupholding étaient d’aimables plaisantins à côté des grands chefs nazis qui avaient réussi à sauver leur peau et leur argent et vivaient tranquillement au soleil.
Le White-Devil était un superbe trois-mâts à la coque immaculée. Ancré dans le nouveau port de Saint-Tropez, derrière le grand parking, il était à l’abri des regards curieux, mais ses hauts mâts dépassaient de loin toutes les autres mâtures.
Son discret pavillon panaméen n’apprenait rien sur la vraie nationalité de son propriétaire.
En équilibre sur la passerelle instable, Malko se retourna une seconde, comme pour admirer la vue des maisons serrées le long du port. Il cherchait la silhouette rassurante de Krisantem. Le Turc aurait dû être là. Ou il était soigneusement planqué, ou il avait raté son avion.
Très sale truc, dans ce cas.
Deux marins massifs, à la même trogne basanée et noiraude, glissèrent sur le pont luisant comme un miroir, à la rencontre des deux arrivants. Peu engageants. Ils portaient tous les deux sur leur T-shirt White-Devil brodé en lettres d’or.
— Nous sommes les amis de Munich de Herr Francisco Juarez, annonça fièrement Eva en allemand.
L’un des deux gorilles parut comprendre, fit demi-tour et disparut dans les profondeurs du White-Devil. L’autre, bras croisés, les pieds nus plantés sur le pont à angle droit, barrait le pont devant Eva et Malko.
La confiance ne régnait pas.
Le second marin réapparut et fit un louable effort pour arracher un sourire à son horrible trogne.
— Herr Francisco vous attend, annonça-t-il dans un allemand à faire sursauter Gœthe dans sa tombe.
Eva se précipita joyeusement vers l’escalier conduisant aux entrailles du voilier. Malko suivit plus lentement. Avant de disparaître dans la pénombre, il eut un regard pour le ciel bleu. Cette fois la piste le mènerait jusqu’à Rudi Guern. Ou jusqu’à un tonneau de ciment au fond de la Méditerranée.
Ébloui, après la violente clarté du port, il tâtonnait dans la pénombre, au pied de l’escalier. Il trouva la poignée d’une porte et l’ouvrit, débouchant dans un salon somptueux occupant toute la partie centrale du White-Devil. Une commode Louis XV, des fauteuils assortis, un ravissant secrétaire en marqueterie, ainsi qu’un canapé de velours fauve, occupant tout un angle de la pièce, faisaient oublier que l’on se trouvait sur un bateau.