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Aux murs, deux petits Utrillo équilibraient un grand Dufy. Une épaisse moquette complétait cet ensemble féerique.

— Bien… bienvenue à bord du White-Devil, fit une voix de basse, en allemand.

Francisco Juarez était assis sur le canapé de velours fauve. Vision d’Apocalypse. Son torse en forme de barrique était boudiné dans un pull blanc en soie à col roulé. Un pantalon jaune canari moulait les jambons de ses cuisses de façon presque obscène. Ses multiples mentons reposaient paisiblement les uns sur les autres, tremblotaient légèrement quand il parlait.

Le pull sans manche découvrait les avant-bras couverts d’une toison rousse incroyablement touffue.

Le visage fascina Malko : des yeux de porcelaine bleue, transparents et fixes, proéminents comme ceux d’un saurien, une imposante moustache rousse cachant presque entièrement les lèvres minces et un nez tellement crochu qu’il en était caricatural. L’ensemble était pourtant loin de dégager une impression comique. Lorsque Francisco Juarez se leva pour serrer la main de Malko. ses mouvements dégagèrent une impression de force extraordinaire. De plus près, Malko aperçut une grosse loupe cachée entre les cheveux, juste au sommet du crâne.

La poignée de main faillit lui broyer les doigts. Francisco Juarez le dévisageait, le visage impénétrable. Eva le dévorait des yeux. L’attirance de la force brutale. D’une voix étranglée, elle rompit le silence :

— Herr Francisco – elle buta sur le prénom espagnol et se reprit – Herr Juarez est au courant de votre problème. Il a promis à nos amis de Munich de vous donner une protection efficace…

— Dé… défi… nitive, cracha l’autre. Les-les amis de nos a… amis s… sont mes amis.

Il n’y avait pas la moindre trace d’ironie dans sa voix, mais Malko se sentit instinctivement sur ses gardes. La présence de Francisco Juarez lui causait un malaise presque physique. Il se força à l’examiner pour tenter de percer sa vraie personnalité. S’il s’appelait vraiment Juarez, lui était le fils du pape. Il réalisa soudain qu’il était en train de commettre une folie. Son histoire ne tiendrait pas cinq minutes devant des vrais SS. Comme Francisco Juarez, par exemple.

Pour disposer de tant de moyens, il devait faire partie des plus hautes instances nazies, de ceux qui utilisaient tranquillement les fonds cachés à l’étranger, à la fin de la guerre.

Il eut envie de filer. Immédiatement. Tant pis pour Rudi Guern. Il devait y avoir une autre façon de le retrouver. Mais Francisco Juarez s’était mué en hôte parfait :

— Un peu d’alcool, Herr… Linge, je crois ? demanda-t-il. J… j’aime retrouver d… de vieux camarades.

— Moi aussi.

Malko sourit. Crispé.

Il pensait à Krisantem et à son lacet. Quel beau tour de cou pour son vis-à-vis.

— Un peu de vodka, s’il vous plaît.

Francisco Juarez frappa dans ses mains. Les deux gorilles qui les avaient accueillis firent trembler l’échelle sous leur pas. L’un d’eux s’approcha du plateau chargé de bouteilles et fit le service, tandis que l’autre restait debout près de la porte, les bras croisés sur la poitrine.

Ils burent tous les trois en silence.

Soudain, un bruit de chaîne arriva de l’avant. Malko tendit l’oreille. On remontait l’ancre. Aussitôt une légère vibration fit trembler le White-Devil. Il posa son verre, sérieusement inquiet.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-il.

— N… nous ap… pa… pareillons, répondit Francisco Juarez.

Il ne dit pas pourquoi. Les yeux de porcelaine bleus ne quittaient pas Malko. Appuyé aux coussins, il jouait avec son verre vide. On entendit des gens courir sur le pont, des ordres criés en allemand et en espagnol. Puis le grondement des moteurs augmenta : lentement, le White-Devil s’éloignait du quai.

Eva battit des mains :

— Wunderbar ! Herr Juarez, c’est la première fois que je vais en mer !

Francisco Juarez eut un bon sourire.

— À propos, demanda-t-il à Malko, dans qu… quelle unité étiez-vous, mon cher camarade ?

Par moments, il ne bégayait pas du tout. Mais il se concentrait tant que sa moustache en tremblait.

Devant l’hésitation de Malko, il répéta :

— Ah ! Je comprends votre discrétion. Permettez-moi de me présenter moi-même. Obergruppenführer Anton Brunner.

— Division Sepp-Dietrich, fit mécaniquement Malko, 17e Panzergrenadier SS.

— Mais ce n’est pas pour cela que l’on vous a fait des ennuis, remarqua paternellement Anton Brunner.

Malko hésita un court instant avant de répondre :

— Non. Mais j’ai été muté aux Totenkopfverband. Détaché au camp de Birkenau…

— Ach, so ! Mais, vous étiez indirectement sous mes ordres. Comme vous le savez, je dirigeais la Totenkopfstarmbanne.

Les yeux de porcelaine bleue étaient de plus en plus candides. Anton Brunner se versa un autre verre d’alcool blanc et dit d’un air absent :

— Vous êtes en bonnes mains, mon cher camarade. Ce bateau a servi, bien des fois, à transporter de nos amis.

» Je peux dire que le Reichleiter Martin Bormann lui doit même un peu de sa liberté. Nous avons dû le transporter d’urgence l’année dernière de Montevideo, où ces cochons de Juifs le serraient d’un peu près. Nous en avions emmené un avec nous. Dans un sac. Savez-vous que ces stupides requins l’ont dévoré avant que nous ne puissions l’interroger. Il ne restait qu’un morceau de bras. C’est difficile de faire parler un morceau de bras, n’est-ce pas, mon cher camarade Linge ?

— Difficile, en effet, fit Malko d’une voix blanche.

Anton Brunner se versait verre sur verre. Et plus il buvait, moins il bégayait. Maintenant sa diction était à peu près normale.

— Savez-vous comment nous avons gagné un peu d’argent, tout de suite après la guerre ? demanda-t-il d’un ton enjoué.

— Non.

— Eh bien, nous avions un peu d’or. En Inde, cela valait très cher. Quatre fois, cinq fois le prix de l’Europe. Nous faisions le voyage sans arrêt. Amusant,nich war !

La bouteille de schnaps diminuait à vue d’œil. Anton Brunner avait une capacité d’absorption fantastique. Maintenant, la houle tapait contre la coque. Ils étaient sortis du port. Inquiétant et disert, l’Allemand continuait ses confidences. Dans son coin, Eva, les yeux écarquillés de stupéfaction, écoutait. Les nerfs de Malko étaient tendus comme des cordes à violon. Anton Brunner n’avait rien d’un ivrogne bavard. Pourtant, chacune de ses paroles était hautement explosive, mais il ne paraissait pas s’en soucier. Comme si cela n’avait aucune importance.

— Vous ne buvez pas ? fit-il soudain.

Malko en profita pour se lever, le plus naturellement possible :

— Je crois que je vais prendre un peu l’air sur le pont, dit-il d’un ton dégagé. Je ne suis pas habitué au navire. Je ne me sens pas très bien.

Les gros yeux bleus se voilèrent de tristesse :

— Ach ! mon cher camarade ! Je vais prendre soin de vous.

Rassurant comme un mal blanc.

Malko avait déjà presque atteint l’échelle. Maintenant, il était sûr que l’Allemand jouait avec lui comme le chat avec la souris. Il était tombé dans un piège. Un piège monté depuis Munich. Il fallait regagner le pont et plonger. Malko était bon nageur, il avait une chance.

Au moment où il allait monter, le gorille se plaça brusquement devant la porte, sans dire un mot. Malko n’eut pas à se forcer beaucoup pour pâlir.

— Je ne me sens pas bien, Herr Obergruppenführer. Je risque d’être malade et de salir votre beau tapis.