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— P… pas possible !

Il avait repris son bégaiement. Et, cette fois, le ton était nettement ironique. Il se leva, le verre à la main, toujours souriant. Une seconde, il resta en face de Malko, l’air bonhomme. Puis à toute volée, il lui jeta au visage le verre et son contenu. Comme si c’était le signal, les deux gorilles bondirent. Malko eut l’impression de recevoir le choc d’une locomotive. Il frappa, mais ses poings rebondissaient sur des nœuds de muscles durs comme du fer. Ils lui immobilisèrent les bras derrière le dos et le collèrent à la cloison.

L’estomac secoué de hoquets à la suite des coups dont on l’avait martelé, il serait tombé si on ne l’avait pas soutenu.

Les yeux agrandis comme une folle, Eva regardait la scène, les deux mains sur sa bouche, terrorisée.

Anton Brunner s’approcha à toucher Malko.

— Alors, tu es un bon Allemand, un bon camarade SS qui voudrait se cacher ?

— Je ne comprends pas, protesta Malko. Eva m’avait dit que vous étiez des amis…

— De… de qui ?

Malko ne répondit pas. L’index d’Anton Brunner s’enfonça dans son estomac brutalement et il retint un spasme. Ce qu’il avait craint était arrivé.

— Hein, de… de q… qui ?

Soudain l’Allemand le gifla à toute volée, et Malko crut que sa tête se détachait de son tronc. Un bourdonnement intense l’assourdit et des larmes jaillirent de ses yeux. Brunner parlait maintenant d’une voix basse et rauque :

— Schweinerei ! C’est moi qui commandais les Totenkopfverband. J’ai la liste de tous mes officiers. Tous. Depuis trois jours, j’ai fait enquêter sur toi. Personne ne te connaît. Tu n’es même pas un SS, ordure.

Une nouvelle gifle ponctua l’affirmation, fendant en deux la lèvre supérieure de Malko. Il sentit le sang gluant et chaud couler dans sa bouche. Courageusement, Eva s’approcha et dit d’une voix timide :

— Herr Brunner, il porte le tatouage de nos camarades, je l’ai vu moi-même.

— Imbécile ! Cela ne veut rien dire ! hurla l’Allemand. Ou alors c’est un traître et il mérite deux fois la mort. Il n’a jamais été poursuivi par personne. C’est une comédie honteuse.

— Mais, Herr Brunner…

Brutalement, il tourna sa fureur contre elle. De la main gauche, il la saisit par les cheveux et lui porta un coup violent au ventre. Elle poussa un « Oh ! » étranglé, devint livide et s’effondra sur la moquette, les deux mains au ventre. Elle vomit d’un coup, et une odeur aigre emplit la cabine.

Abandonnant Malko, l’Allemand s’acharna sur elle, à coups de pied, visant les seins et le ventre. Eva ne criait plus. Recroquevillée sur elle-même, elle recevait les coups comme une baudruche. Une bave verdâtre s’écoulait de ses lèvres. Écœuré, Malko détourna les yeux. Anton Brunner, après un dernier coup de pied, revint à Malko en dandinant ses énormes épaules.

— Tu vas me dire qui tu es et ce que tu veux, gronda-t-il. Et je te mettrai une balle dans la tête. Autrement, tu cracheras tes tripes jusqu’à ce que tu parles.

— Tuez-moi tout de suite, fit Malko.

— Ta gueule. Ici, on meurt quand je le veux et comme je le veux. D’abord, pourquoi portes-tu ce tatouage ?

— On me l’a fait, dit Malko. Pendant mon sommeil. Pour me faire passer pour un SS. Pour me compromettre.

Brunner haussa les épaules :

— Qu’est-ce que c’est que cette fable ? Tu vas dire la vérité, oui ?

À deux reprises, il le gifla. La tête de Malko cogna la cloison d’acajou. Aussitôt, il reçut un coup de genou dans le bas-ventre qui lui arracha une nouvelle nausée :

— Salaud, tu salis ma boiserie ! Réponds. Pourquoi voulais-tu retrouver Rudi Guern ? Pour avoir une prime ?

Malko hésitait. Sa résistance physique avait des limites. Et à quoi bon se taire ? De toute façon, l’autre le tuerait. Il en savait trop. Il fallait gagner du temps et prier Dieu.

— Je suis un agent de la CIA, dit-il.

— De la CIA !

Anton Brunner éclata d’un rire énorme.

— La CIA ! Depuis quand s’intéresse-t-elle à nous ?

C’était difficile à expliquer. Malko répliqua :

— Une suite de coïncidences m’ont mené jusqu’à vous. Vous ne m’intéressez pas.

Les yeux bleus se durcirent instantanément.

— Mais toi, tu m’intéresses. Sale Juif !

— Je ne suis pas Juif, fit Malko.

Il détourna la tête pour ne pas voir le corps inerte d’Eva. Elle respirait à peine. Son chandail s’était relevé et on voyait un énorme bleu à la place du foie.

— Déshabille-le, Gunther !

Un des gorilles se jeta sur Malko. Il lui arracha littéralement ses vêtements pièce par pièce, les jetant par terre au fur et à mesure. Jusqu’au slip. Puis il recula avec un rire satisfait.

L’Allemand se pencha sur Malko.

— C’est vrai, tu n’as pas l’air juif. Veux-tu me dire ce que tu fais ici ?

— Je cherche Rudi Guern.

— Pourquoi ?

— Cela ne vous regarde pas.

Crispé, il attendit le coup. Mais l’Allemand ne broncha pas. Distraitement, il caressait la toison de son avant-bras.

— Nous sommes assez loin en mer maintenant, dit-il. J’ai un moyen sûr de te faire parler. Tu as entendu parler de la baignoire ?

Malko inclina la tête. C’était un supplice couramment utilisé par la Gestapo. On plongeait la victime dans une baignoire d’eau savonneuse jusqu’à suffocation…

— Nous avons une grande baignoire, ici… souligna Anton Brunner avec un gros rire.

Un des gorilles sortit une fine cordelette d’un placard et attacha les deux mains de Malko derrière le dos. Puis, il le poussa violemment dans l’escalier, toujours nu, comme un ver.

* * *

Elko Krisantem n’aimait pas l’eau. Il avait toujours éprouvé une profonde aversion pour les bains de mer et autres festivités de ce genre. Aussi contemplait-il d’un œil morne la Méditerranée. À ses yeux, Saint-Tropez n’était qu’un petit village sans intérêt. En plus, il avait eu horriblement peur en avion. Ne parlant pas un mot de français, il avait eu toutes les peines du monde à rejoindre Saint-Tropez en taxi. Debout près d’une pompe à essence, il regardait pensivement le White-Devil. Cela faisait un bon moment que Malko avait disparu dans les entrailles du navire avec la fille.

Sans instructions précises, le Turc hésitait sur la conduite à suivre. Son vieil Astra était glissé dans sa ceinture et il avait ajouté à sa panoplie un poignard de commando, rescapé de la Corée, affûté comme un rasoir.

Plus l’inévitable et mortel lacet, son ancien gagne-pain.

Un bruit le fit soudain sursauter : peu habitué aux choses de la mer, il mit près d’une minute à réaliser qu’il s’agissait du treuil de l’ancre du White-Devil.

Elko Krisantem avait des défauts mais il réfléchissait vite. Malko n’avait jamais parlé d’un départ sur le White-Devil. Il était donc arrivé quelque chose d’imprévu. Et vraisemblablement pas du bon. Sans réfléchir, il courut vers le quai où était amarré le trois-mâts. Décidé à monter à bord par n’importe quel moyen.

Mais lorsqu’il arriva, la passerelle avait déjà été retirée. L’ancre remontait le long de la coque blanche et lisse. Il aurait fallu être une mouche pour y grimper. Elko regarda le bouillonnement des hélices, fou d’inquiétude. Il ne pouvait plus rien pour Malko.

Si le White-Devil appareillait pour une destination éloignée, c’était terminé. L’œil morne, se sentant affreusement coupable, il le regarda sortir du port, majestueusement.