— Stoppez, ordonna Anton Brunner.
Le White-Devil se trouvait à deux miles de la côte, environ. La mer était belle, presque sans vagues. Quelques nuages blancs couraient dans le ciel bleu. Anton inspecta l’horizon avec une paire de grosses jumelles. Pas un navire en vue du côté du large. Ce n’était pas encore la saison et les paquebots passaient plus loin.
— Nous pouvons commencer, annonça l’Allemand.
Malko grelottait de froid. Tout son corps lui faisait mal à la suite des coups reçus. Ses poignets avaient été attachés si serrés que le sang ne circulait plus dans ses mains. On l’avait grossièrement ligoté à un panneau de cale, toujours nu. L’équipage vaquait à ses occupations comme si de rien n’était, sans un regard pour lui.
Étrange navire. Qui aurait pu soupçonner cet élégant yacht d’être un repaire nazi ? À Saint-Tropez, en plus !
Comme s’il avait deviné ses pensées, Anton Brunner remarqua aimablement :
— Je veux en finir avec vous aujourd’hui. Demain, nous partons pour une destination éloignée.
Un des marins apporta une gueuse de fonte pesant bien dix kilos. Avec une corde, il lia les pieds de Malko et attacha le bout de la corde à la gueuse. Puis, le détachant du panneau, il traîna Malko vers le bastingage. Brunner s’approcha de lui.
— Mon cher camarade, dit-il. Je vais vous laisser filer au bout de cette corde jusqu’à ce que vous soyez dans l’eau. Combien pensez-vous pouvoir tenir : deux minutes, trois minutes, plus ?
Malko ne répondit pas.
— Ach ! je vous donne deux minutes ! Gunther, vas-y !
Le marin arracha Malko du sol et le passa brutalement par-dessus bord. L’autre extrémité de la corde avait été attachée au bastingage. Malko descendit en tournoyant, suspendu par les poignets. Il avait l’impression que ses os allaient se disloquer tant la gueuse le tirait vers le bas. Ce fut presque avec soulagement qu’il sentit l’eau froide le long de son corps. Désespérément, il remplit ses poumons avant de disparaître sous les vagues.
Il avait gardé les yeux ouverts. Le contact gluant de la coque couverte d’algues et de coquillages le fit frissonner. Intérieurement, il comptait les secondes. À 80, il crut que ses poumons allaient éclater. Le sang battait à ses tempes. L’air qu’il avait gardé dans sa poitrine voulait sortir, à tout prix.
Brusquement, il ouvrit la bouche, chassant une énorme bulle d’air. L’eau salée se rua dans son larynx. Il étouffait. Il s’évanouit dans un ultime spasme.
— Allez, vide-la bien, cette ordure !
Ses énormes bras couverts de poils roux croisés sur sa poitrine, Anton Brunner contemplait le corps de Malko étendu sur le pont. Il n’avait pas repris connaissance depuis qu’on l’avait remonté. L’Allemand en bégayait de rage. Il fallait qu’il parle ; pour savoir ce qui se cachait derrière cette expédition solitaire. Il ne croyait pas une seconde à l’histoire de la CIA. Mais s’il mourait sans avoir repris connaissance, il allait falloir changer beaucoup de choses dans leur organisation. Il ignorait ce que ce Linge savait déjà sur eux.
Gunther tentait maladroitement la respiration artificielle sur le corps inerte.
— F… fais lui du b… bouche à… à… bouche, cria Brunner.
À contrecœur, le marin approcha son visage de celui de Malko.
Horrible spectacle. Il y avait de quoi réveiller un mort. Gunther soufflait comme un soufflet de forge. Enfin, Malko bougea légèrement. Aussitôt, l’autre lui glissa entre les dents le goulot d’un flacon de rhum.
Malko eut un violent haut-le-corps et vomit un jet d’eau salée, puis fut pris d’une terrible quinte de toux.
Mais il était revenu à lui. Brunner soupira de soulagement. Le regard vitreux, Malko tentait de reprendre sa respiration. L’Allemand s’accroupit près de lui, comme une énorme et malfaisante méduse.
— Je ne vous croyais pas si fragile, la prochaine fois, je ne vous laisserai qu’une minute et demie. Je ne voudrais pas qu’il vous arrive du mal.
Malko secoua la tête. Il ne se souciait pas de recommencer l’expérience. Sa seule chance était de gagner du temps en espérant que Krisantem puisse intervenir.
— Je vais parler, dit-il, mais vous allez être déçu.
Ses chances de survie diminuaient à vue d’œil : quand il saurait ce qu’il voulait, l’Allemand risquait de le jeter purement et simplement par-dessus bord…
— Voilà l’histoire, dit Malko. Je recherche Rudi Guern parce qu’on essaie de me faire passer pour lui…
Il résuma ses démêlés avec les Russes et conclut :
— Si les Israéliens m’ont suivi, cela ne servira à rien de me tuer.
Anton Brunner ricana dans sa moustache :
— Ne vous tracassez pas pour moi. Dans deux jours le White-Devil sera loin. Le monde est grand. Et vous serez mort. Vous comprenez qu’après ce que je vous ai dit, n’est-ce pas…
— Et Eva ? demanda Malko. Elle est de votre bord, vous n’allez pas la tuer aussi…
L’autre haussa les épaules :
— C’est une imbécile. Je ne supporte pas les imbéciles… C’est elle qui vous a permis d’arriver jusqu’à nous. C’est une faute impardonnable. Gunther, va chercher la fille.
Le gorille disparut pour revenir, quelques minutes plus tard, portant le corps inanimé d’Eva sur le dos. Il la jeta sur le pont comme un paquet de linge sale. Elle était encore évanouie.
— La bassine.
Le regard de porcelaine bleue traversait le corps inerte sans le voir.
Le marin repartit vers l’avant et ramena, en le faisant rouler devant lui, un tonneau coupé en deux. Il l’arrêta devant Malko et entreprit de le remplir en puisant de l’eau dans la mer, grâce à un seau en plastique. Anton Brunner avait allumé un gros cigare, et fumait en se grattant machinalement la poitrine. Malko ne voulait pas penser. Qui allait mourir le premier ? Eva ou lui ?
Justement, celle-ci bougea et tenta de se redresser mais Gunther lui envoya au passage un coup de pied qui la fit rouler de côté.
La bassine était pleine.
— V… vas… y, ordonna Anton Brunner.
Gunther saisit la jeune fille et la traîna jusqu’à la bassine. Au moment où elle ouvrait les yeux il lui plongea la tête dans l’eau jusqu’aux épaules. Fasciné et horrifié, Malko ne pouvait détacher ses yeux du spectacle. Pendant quelques secondes, il ne se passa rien. Ensuite le corps d’Eva eut une terrible contraction. Impitoyablement, la poigne de Gunther la maintint dans l’eau. Les cheveux blonds flottaient comme ceux d’une Ophélie. Soudain, elle se débattit furieusement, prenant appui des mains sur le fond du tonneau. Cela dura une vingtaine de secondes interminables. Puis des bulles d’air crevèrent la surface, les jambes se détendirent d’un coup et elle ne bougea plus. Mais Gunther ne relâcha pas sa pression. Une bonne minute plus tard, Anton Brunner claqua des doigts et le marin se releva docilement.
Le corps d’Eva s’enfonça un peu plus dans l’eau. Elle était morte.
— Je… jette-la à… à la mer.
Sans aucune émotion, Gunther saisit par la taille la fille qu’il venait d’assassiner. Ses yeux étaient exorbités et sa bouche crispée dans un dernier cri silencieux.
Le corps resta une seconde en équilibre sur le plat-bord d’acajou verni, puis disparut. Il y eut un plouf sourd. Eva flottait entre deux eaux. Une mouette plongea sur le corps avec un cri strident. Anton Brunner, satisfait, tira sur son cigare.
— Je souhaite de tout mon cœur qu’un jour on vous tue de cette manière, dit Malko. Même si je ne suis pas là pour le voir.
L’Allemand eut un geste désinvolte de son cigare !