Krisantem était étendu à deux mètres derrière lui, son lacet enroulé autour du poignet gauche. La Jaguar était garée à deux cents mètres, avant le hangar à bateaux. Il s’était déchaussé et avait vidé ses poches, retrouvant les traditions des commandos de Corée. Le moteur de la Taunus tournait depuis deux bonnes minutes déjà. Il n’y avait plus une seconde à perdre. Il ignorait si l’homme qui se trouvait à l’intérieur avec Malko était armé. Sinon, il aurait utilisé une des balles passées à l’ail de l’Astra, pour se débarrasser du premier.
Devant lui, le dos de l’Allemand faisait une tache sombre. La nuit était assez claire. Le Turc reprit sa reptation, gagnant centimètre par centimètre. Heureusement, les grillons n’arrêtaient pas.
L’Allemand eut tout à coup l’impression qu’une lame de rasoir lui tranchait la gorge. Krisantem venait de passer le lacet autour de son cou. Et maintenant, il serrait, tenant bien en main les deux poignées du lacet. L’autre n’eut même pas le temps de pousser un grognement. D’un coup de genou, Krisantem poussa sa victime en avant, l’empêchant de se relever. Celui-ci griffait sa propre gorge, tentant d’arracher le fil qui lui coupait la vie, et s’enfonçait un peu plus à chaque seconde dans les chairs.
Étendu sur lui, Krisantem pesait de tout son poids. L’Allemand vit passer des lueurs rouges et bleues devant ses yeux. Ceux-ci jaillirent hors de leurs orbites. Puis tout fut noir. Son cœur s’arrêta de battre et un flot d’excréments remplit son pantalon, signe que la mort était proche. Dégoûté, Krisantem se laissa glisser sur le côté. L’autre ne bougeait plus. Avec précaution, il récupéra son lacet, et replongea dans l’obscurité, faisant un crochet pour atteindre la voiture du côté où se trouvait Malko. Le meurtre n’avait pas duré plus d’une demi-minute.
Pour Gunther, tout se passa très vite. Quand il vit la portière s’ouvrir, il était déjà trop tard. La grande main de Krisantem le saisit à la gorge et l’attira hors de la voiture. Empêtré par son matériel, l’Allemand se défendit mal. Il voulut tirer le poignard de sa ceinture et cela le perdit. Le mortel lacet se noua autour de son cou, rapide comme un serpent. Après, ce fut facile. Arc-bouté contre son dos, Krisantem tira quelques secondes, les veines de son cou saillant sous l’effort. Lorsqu’il étranglait quelqu’un il n’éprouvait absolument rien que le sentiment du sportif en plein effort.
Il n’attendit pas que Gunther soit complètement mou pour sauter dans la voiture et arracher la clé de contact. N’étant plus appuyé à Gunther, Malko s’était affalé sur toute la longueur du siège avant. Krisantem le tira dehors et revint à Gunther pour serrer encore un petit peu. Ce qui était d’ailleurs inutile. Le gorille était mort.
Krisantem tâta le visage de Malko. Il était brûlant. Inquiet, ne sachant que faire, il ouvrit son col et lui tapota les joues. Ses notions de secourisme étaient plutôt faibles. Voyant que ses claques n’obtenaient aucun résultat, il commença une ébauche de respiration artificielle.
Malko ouvrit les yeux dix minutes plus tard. Pour vomir ses intestins. Il avait l’impression de se vider comme un sac de linge sale. Gêné, Krisantem lui soutenait la tête. Malko avait une migraine effroyable, des vertiges, et se sentait faible comme un enfant.
— Vite, murmura-t-il. Il faut retourner au White-Devil. Brunner sait où se trouve Rudi Guern. Et il n’y a personne sur le bateau maintenant.
L’effort l’avait épuisé. Il retomba évanoui. Krisantem le porta jusqu’à la Jaguar et l’allongea sur la banquette arrière. Puis, il fit demi-tour, cap sur Saint-Tropez. On ne découvrirait pas les deux Allemands avant le lendemain matin.
Le White-Devil était plongé dans l’obscurité. Durant le parcours, Malko avait gémi et encore un peu vomi. Redressé, il tentait, tant bien que mal de résister aux cahots qui lui soulevaient le cœur.
Personne ne gardait la coupée du grand voilier.
Malko était si faible que le Turc dut le soutenir pour franchir l’étroite passerelle. Arrivé sur le pont, il hésita.
Une raie de lumière filtrait par l’échelle menant au salon. Malko la désigna silencieusement à Krisantem. Celui-ci tira son Astra et l’arma le plus doucement possible. Le « clic » de la cartouche quittant le chargeur fit l’effet d’un coup de tonnerre sur Malko. Ses vertiges continuaient et il était au bord de l’évanouissement. Pour ne pas tomber il s’assit sur un panneau et s’appuya au mât. Après quelques secondes seulement, il put suivre Krisantem.
Il se sentait peu efficace pour aider le Turc. Celui-ci descendit le premier. On ne pouvait pas ne pas l’entendre. Arrivé à mi-chemin, la voix d’Anton Brunner appela :
— G… Gunther ?
Krisantem franchit les dernières marches d’un seul bond. Il jaillit dans le salon faiblement éclairé, l’Astra au poing. L’Allemand était assis ; face à l’escalier, son éternel cigare à la main. Il leva ses yeux bleus globuleux sur le Turc et sa main plongea vers les coussins, abandonnant le cigare au passage dans un cendrier.
Malko arrivait derrière Krisantem.
— Ne bougez pas.
Anton Brunner ressemblait à une bête fauve prête à bondir. Malko sentait qu’il calculait la distance qui le séparait de Krisantem. S’il bougeait, le Turc allait le tuer. Et adieu, les renseignements !
— Je ne veux pas vous tuer, dit Malko en allemand.
Brunner se relâcha imperceptiblement. Son torse puissant se soulevait et s’abaissait régulièrement : il avait retrouvé son sang-froid. Lentement, sa main droite se déplaça et il reprit son cigare.
— Où s… sont ces deux imbéciles ? gronda-t-il.
Malko jugea inutile de lui cacher la vérité :
— Morts.
Il s’était avancé dans la pièce, prenant bien garde de se mettre entre Krisantem et l’Allemand.
Brunner ne broncha pas.
— Si vous me tuez, remarqua-t-il d’un ton égal, vous mourrez aussi. Vous ne serez en sécurité nulle part dans le monde.
Malko avait fouillé dans un tiroir et découvert une corde. Il alla jusqu’au divan et découvrit un P.38 entre deux coussins. Il vérifia le parabellum, s’assurant qu’il était chargé et dit à Krisantem :
— Attachez-le.
Le Turc était un homme prudent. Prenant son propre pistolet par la crosse, il en frappa à toute volée l’Allemand, sur la tempe. Celui-ci poussa un grognement et s’affaissa un peu sur lui-même, pas complètement, mais sérieusement étourdi. Le Turc en profita pour le ficeler proprement et l’étendre par terre sur le ventre.
Malko, dans cette atmosphère confinée, se sentait repris de vertiges. Il dut s’asseoir sur le canapé fauve. Entre les gaz d’échappement et la « baignoire », c’était beaucoup pour un seul homme.
Anton Brunner rouvrit les yeux.
— Où se trouve Rudi Guern ? demanda Malko. C’est tout ce que je veux savoir.
L’Allemand ne répondit même pas. Il referma les yeux comme s’il n’avait pas entendu la question. Malko la répéta. Pas de réaction.
Krisantem échangea un regard avec Malko. Celui-ci connaissait les talents du Turc. Mais la torture ne faisait pas partie de son univers. Puis il revit le corps d’Eva flottant dans la Méditerranée. Et se souvint de quoi avait pu être responsable un Obergruppenführer SS.
— Faites-le parler, Krisantem, dit-il. Tant pis pour lui.
Le Turc ne se le fit pas dire deux fois. En Corée, les interrogatoires, c’était sa spécialité. Il jaugea Anton Brunner.
— J’ai une idée, dit-il.
Il sortit de la pièce et Malko l’entendit marcher sur le pont et farfouiller. Puis il lui sembla qu’il quittait le voilier. Quelques minutes plus tard, le Turc revint avec une bouteille remplie d’un liquide incolore.