L’Allemand n’avait pas bougé. Krisantem le mit sur le dos. Puis il s’agenouilla près de sa tête. Sans un mot il saisit son nez crochu et le serra.
Brunner se débattit, grogna et au bout de quelques secondes, suffoquant, ouvrit la bouche pour respirer. Rapidement Elko enfourna le goulot de la bouteille. Malko entendit les dents claquer sur le verre. L’autre eut beau lutter, il avala plusieurs gorgées de liquide.
Krisantem recommença son manège à plusieurs reprises. Brusquement Brunner hurla :
— Salaud, vous m’empoisonnez ! Je vais crever !
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Malko.
— De l’essence, fit Krisantem paisiblement. C’est une recette turque.
Il vida le reste de la bouteille sur la tête et le visage de l’Allemand. Jusqu’à la dernière goutte. Puis jeta le récipient dans un coin, se releva et sortit une boîte d’allumettes de sa poche.
— Vous n’oserez pas, gronda Brunner.
Krisantem craqua une allumette et tranquillement la laissa tomber sur le visage de l’homme étendu.
Il y eut un « plouf » sourd, qui se confondit avec le hurlement d’Anton Brunner. Sa tête n’était plus qu’une boule de feu. Rapidement, Krisantem saisit un des coussins du canapé et l’appliqua sur le visage de l’Allemand. En quelques instants il eut éteint les flammes. Mais le spectacle était horrible. Les cheveux, les sourcils et la moustache de Brunner avaient disparu. Sa peau se décollait par lambeaux et ses lèvres n’étaient plus qu’une plaie. Un faible gémissement s’échappait de sa bouche.
Les yeux de porcelaine bleue étaient vitreux.
— Alors ?
Lentement, l’Allemand secoua la tête de gauche à droite.
Krisantem reprit ses allumettes et se pencha à l’oreille de Brunner.
— Cette fois, je vais t’allumer à l’intérieur. Tu vas flamber jusqu’aux tripes et on te laissera crever ici.
Son allemand n’était pas parfait mais l’autre comprenait.
Joignant le geste à la parole, il craqua une allumette et l’approcha de sa victime. Une petite flammèche bleue jaillit immédiatement sur les joues. Brunner jappa quand les doigts de Krisantem se refermèrent sur son nez à vif pour lui faire ouvrir la bouche.
Il régnait dans le salon une écœurante odeur de chair brûlée. Malko n’en pouvait plus.
— Arrêtez, Krisantem, dit-il. C’est inhumain. Tant pis. Je ne veux plus. Ne le torturez plus.
Il se leva, mais soudain, la tête lui tourna. Il eut une nouvelle nausée, aspira désespérément. Il avait l’impression que ses poumons se bloquaient. D’un bloc, il tomba en avant sur la moquette, évanoui.
Krisantem le rattrapa au vol. Puis il le chargea sur son épaule et il disparut par l’échelle. Sur le pont, il déposa Malko avec précaution contre un panneau avant de redescendre. Anton Brunner respirait par à-coups. Il jura en allemand à voix basse et dit :
— Tu as deux cent mille marks si tu me détaches. En or.
Quelques années plus tôt, Krisantem ne lui aurait même pas laissé le temps de finir sa phrase. Mais il éprouvait une profonde admiration pour Malko et il était heureux en Autriche.
— Non, dit-il. Où se trouve le type que nous cherchons ?
— Schweinerei, cracha Brunner.
Calmement, Krisantem reprit sa boîte d’allumettes et en craqua une.
Il approcha la flamme du visage de l’Allemand. Aussitôt la peau se gonfla, craquela horriblement, encore imbibée d’essence. Brunner ouvrit la bouche toute grande pour hurler. Ce fut sa perte. Krisantem n’eut pas le temps d’intervenir. Il vit la flamme ramper sur les lèvres et s’engouffrer dans la bouche, mordant la langue et le palais.
On eût dit un avaleur de feu. Dans un sursaut d’agonie il vomit une injure et fit éclater les liens de ses poignets.
Mais personne ne pouvait plus rien pour lui. Son œsophage et son estomac brûlaient de l’intérieur. Ses grondements rauques étaient si inhumains que Krisantem se sentit hérissé de chair de poule.
Les deux mains au ventre, il se roulait par terre, grognant et grondant, les yeux fous, hors de la tête. Krisantem tira son Astra de sa ceinture. On ne pourrait plus sortir un mot de l’Allemand : ses cordes vocales avaient brûlé. Il avait déjà vu le cas en Corée. Des sujets moins résistants seraient déjà sans connaissance.
Mais Anton Brunner parvint à se mettre debout, sa force herculéenne décuplée par la douleur avait fait craquer les liens de ses pieds. Son visage était horrible avec des lambeaux de chair qui pendaient, les yeux injectés de sang et le trou noir de la bouche par lequel s’échappait un grondement rauque et ininterrompu : Rrau, rrau, rrau.
Ses énormes bras en avant, il marcha sur Krisantem. Celui-ci n’hésita qu’une seconde avant de tirer.
La balle frappa Brunner en pleine poitrine, à la hauteur de l’estomac. L’Allemand poussa un rugissement inarticulé, fit un pas en arrière et bondit, comme repoussé par un élastique invisible.
Krisantem, surpris, n’eut pas le temps de reculer. Il reçut le choc du mastodonte en porte à faux et son pistolet tomba. Mais Brunner, s’il le vit, ne chercha même pas à le ramasser. Comme un automate, il commença à grimper les marches de l’échelle.
Affolé, Krisantem saisit un lourd vase et l’écrasa sur la nuque de son adversaire. Une seconde encore, l’Allemand s’arrêta. Il tourna son visage informe vers Krisantem puis reprit sa marche en avant. Le Turc était terrifié. Cet homme qui ne voulait pas mourir lui inspirait une crainte superstitieuse. À quatre pattes, les mains tremblantes, il se mit à la recherche de son pistolet. Dès qu’il l’eut récupéré, il bondit dans l’escalier.
Anton Brunner surgit sur le pont comme un fantôme sanguinolent. Le grand air l’étourdit et il s’affala contre le bastingage. Malko qui avait repris connaissance sentit sa colonne vertébrale se liquéfier devant le spectacle. Un des réverbères du quai éclairait en plein le visage de l’Allemand.
Krisantem jaillit à son tour, son Astra au poing. Malko l’arrêta :
— Ne tirez pas.
Le coup de feu avait été assourdi par les parois du voilier. Mais, sur le pont, à l’air libre, cela ameuterait le village.
Centimètre par centimètre, Brunner se traînait le long du bastingage, vers l’échelle de coupée. S’il parvenait à terre, dans cet état…
Le Turc bondit sur lui et tenta de le ceinturer. D’un seul coup de rein, il l’envoya promener. Krisantem revint à la charge, avec son lacet. Mais il ne parvint pas à le passer autour du cou de l’Allemand. Une fois de plus, celui-ci reprit sa marche en avant.
Il lui restait cinq mètres à parcourir. Krisantem farfouilla fiévreusement dans son pantalon et sortit son vieux poignard de commando. Cette fois, il attendit son adversaire, accroché au bastingage. L’autre venait sur lui en grondant et en se balançant. Quand il fut tout près, de toutes ses forces il lui plongea l’arme juste au-dessus du nombril. Et, avec un « han » de bûcheron, il remonta jusqu’au sternum avant d’arracher la lame.
Anton Brunner s’arrêta net. Il vacilla. Un son nouveau sortit de sa gorge : « graou, graou ». Accompagné par un flot de sang.
Les yeux fermés, il porta les deux mains à son ventre, tentant de retenir la masse grise de ses intestins dégoulinant sur le pont. Il fit encore quelques pas vers Krisantem.
— C’est pas possible, c’est pas possible ! fit Krisantem en turc.
Il en oubliait son allemand.
Il était livide. Il n’avait jamais vu ça, une pareille ardeur à vivre. Et l’autre qui avançait toujours dans une mare de sang qui s’agrandissait d’instant en instant, avec une plainte continue de fauve qui lutte contre la mort. Il avait des réserves d’énergie incroyables. Il crachait ses poumons, vomissait son sang, son visage brûlé devait le faire souffrir atrocement, mais il avançait vers la passerelle.