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Krisantem regarda le quai désert.

Alors, il reprit son Astra, s’approcha et tira à bout portant dans la tête de l’Allemand, comme on enfonce une seringue hypodermique.

Raté.

La balle fracassa seulement la mâchoire inférieure, qui pendait maintenant jusqu’à la naissance du cou.

Nouveau flot de sang. Mais il avançait, il avançait toujours.

Et Krisantem n’osait plus tirer, n’osait plus rien faire, soudain pris d’un respect immense pour l’homme qui ne voulait pas mourir. Il avait honte, il aurait voulu se sauver.

Remettant son pistolet à sa ceinture, il s’approcha de l’Allemand, lui prit doucement le bras, comme on guide un aveugle.

Anton Brunner n’avançait plus. La main droite crispée sur le bastingage, il faisait son étrange bruit : « graou, graou ». Le Turc aurait voulu se boucher les oreilles. Quand l’autre sentit sa main, il esquissa un mouvement pour se dégager. Mais il n’en eut pas la force. Alors, il resta là, immobile, horrible, inhumain. Et Krisantem se mit à trembler, sans pouvoir dire un mot.

Soudain, Anton Brunner se laissa glisser sur place. Comme si un ressort s’était cassé. Son bruit s’était changé en une plainte très douce, comme le vent dans les branches, un beau soir d’été.

Ça s’arrêta d’un coup. Il était mort. Cela fit un petit tas dégoûtant sur le beau pont d’acajou, avec du sang et des choses grises innommables. Mais au moins cela ne bougeait plus. Krisantem, dégrisé, essuya ses mains trempées de sueur, et avisa le regard de Malko. Il y lut le même dégoût, viscéral, la même émotion devant la lutte surhumaine de l’Allemand. Jamais les deux hommes n’oublieraient cette soirée-là.

Le coup de feu ne semblait avoir été remarqué par personne. Il eut un dernier regard pour le corps d’Anton Brunner. Malko reprit le premier son sang-froid. L’équipage allait revenir, ils n’avaient plus beaucoup de temps. Et Anton Brunner n’avait pas parlé ! Il eut une dernière idée.

— Attendez-moi, ordonna-t-il à Krisantem.

Il replongea dans les entrailles du navire et trouva facilement la cabine du capitaine qui donnait dans le salon.

Le temps de fouiller plusieurs tiroirs et il découvrit ce qu’il cherchait : bien que battant pavillon panaméen le White-Devil avait comme port d’attache Montego Bay, à la Jamaïque.

Il ne lui restait plus que cette piste. Encore groggy, il remonta sur le pont.

Elko Krisantem courait le long du pont, à petits pas. Malko sentit l’odeur de l’essence. Le Turc avait trouvé deux jerricans d’essence dans un coin. Le premier avait servi à inonder le cadavre d’Anton Brunner et le second finissait d’imbiber tout le pont.

Une dernière traînée courut jusqu’à la passerelle. Krisantem jeta le jerrican vide. Malko avait déjà franchi la coupée. Le Turc s’y engagea à son tour. Avant de sauter à terre il craqua une poignée d’allumettes et la jeta derrière lui.

La flamme immense qui jaillit illumina tout le port. Les maisons se découpaient en ombres chinoises. Le petit tas de ce qui avait été Anton Brunner brûlait allègrement. Avec un « vlouf » sinistre les voiles s’enflammèrent. Un léger vent d’est attisait les flammes. Le White-Devil brûlait comme une torche.

Au moment où Krisantem sortait de Saint-Tropez, au volant de la Jaguar, les premiers sauveteurs se ruaient vers le grand voilier avec des seaux dérisoires. Dans son bureau, le capitaine du port, en pyjama, actionnait frénétiquement sa sirène d’alarme.

Mais c’était trop tard : personne ne pouvait plus sauver le White-Devil.

CHAPITRE X

— Les Allemands, ils sont là. Mais on ne les voit jamais. Sauf quand ils vont sur le bateau. Un sacré ketch, le White-Devil.

Le patron du Red-Barrel, bar à matelots de Montego Bay, était un Jamaïcain prolixe et accueillant. D’autant plus accueillant que Malko offrait tournée sur tournée.

Par la porte ouverte du bar, sa main noire, rose à l’intérieur, désignait l’ouest de l’île, une région très peu habitée de la Jamaïque. Tous les endroits chics, les beaux terrains de golf se pressaient sur le côté de l’île, entre Port Antonio et Montego Bay. C’est là que le gros jet de la BOAC avait déposé Malko, la veille. Depuis, il menait son enquête. Cela n’avait pas été très difficile de retrouver la trace du White-Devil. Depuis cinq ans, son port d’attache était Montego Bay. Et c’était un des plus beaux voiliers du port.

Mais impossible d’en savoir beaucoup plus. Une colonie d’Allemands et de Paraguayens étaient venus s’installer dans l’île, un an après l’indépendance. Ils avaient acheté des domaines et faisaient de la canne à sucre, ne se mêlant ni aux derniers Anglais de l’île, ni à la nouvelle bourgeoisie noire. Bien entendu, pas la moindre trace de Rudi Guern. Pourtant, il devait être là. Mais autant chercher une aiguille dans une botte de foin.

Appuyé au comptoir crasseux du Red-Barrel Malko se sentit envahi par le découragement. La tentation était grande de reprendre le premier avion pour New York et d’attendre.

En plus, il pleuvait à torrents, des cordes, à ne pas y voir à trois mètres : l’averse quotidienne. Les Noirs en profitaient pour se savonner tout nus sous la pluie, choquant profondément les touristes anglo-saxons des innombrables palaces de Montego Bay.

Où était Janos Ferenczi ?

Que faisaient les tueurs israéliens lancés à sa poursuite ?

Ici, à la Jamaïque, tout cela semblait lointain et irréel. C’était un autre monde. Montego Bay n’était peuplé que de touristes paisibles.

Le grondement d’un VCIO qui décollait secoua la torpeur de Malko.

— Comment peut-on aller dans l’Ouest ? demanda-t-il.

— Il faut louer une voiture, expliqua le Noir. Les Allemands sont dans la région de Négril. Vous avez un ami, là-bas ?

— C’est un peu cela, fit Malko, pince-sans-rire.

Le Noir hocha la tête.

— Alors, il faut aller au Sundowners. C’est un petit hôtel juste avant Négril, tenu par un Allemand. Il doit connaître les autres. C’est un brave type, il a épousé une fille de chez nous. Vous lui donnerez le bonjour de Max.

Malko jura qu’il n’y manquerait pas, paya et sortit. Sa décision était prise. Il n’allait pas abandonner si près du but…

Une heure plus tard, il roulait sur l’étroite route de Négril, qui longeait la côte. Il n’y avait même plus de poteaux téléphoniques. Le réceptionniste de son hôtel avait ouvert de grands yeux quand il lui avait appris qu’il partait vers l’ouest. Prudemment, il lui avait indiqué le play-boy club, dans la direction opposée, où tout était importé, même les somptueuses bunnies.

Évidemment, ce n’était pas le même genre de distraction.

En roulant entre les champs de canne à sucre, sur la route déserte, Malko regretta soudain de ne pas avoir pris Krisantem avec lui. Mais le Turc était un peu voyant pour s’introduire dans une colonie nazie.

Il aurait du mal à le faire passer pour un ancien SS.

* * *

Ben Uri et Haym Agmon avaient passé leur journée à se disputer. Leurs nerfs étaient à vif. Ben Uri ne se pardonnait pas d’avoir abattu un innocent. Et il n’y avait rien à faire : le pistolet à acide prussique était une arme sans parade. Les deux agents n’étaient pas des tueurs ; chaque fois qu’ils avaient supprimé quelqu’un, c’était avec la certitude de frapper un coupable si monstrueux que ses crimes échappaient à la dimension humaine. Ils ne prenaient jamais aucun risque et frappaient toujours à coup sûr. Il avait fallu une coïncidence extraordinaire pour que l’erreur puisse se produire.