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Ils en haïssaient encore plus l’homme qu’ils poursuivaient, le Scharführer Rudi Guern. C’est là que leurs opinions différaient. Ben Uri voulait continuer immédiatement la poursuite. Chercher à le retrouver par tous les moyens.

Hayim Agmon penchait pour la patience. Rudi Guern avait vécu sous un faux non aux USA. Ils connaissaient ce nom. Grâce à leurs informateurs, il serait facile de retrouver sa trace. Après, il n’y avait plus qu’à tendre un piège.

Assis dans le hall du Bayerischer-Hof à Munich, ils se disputaient à voix basse, sans parvenir à prendre une décision. Mais si leur avis sur les méthodes différait, ils étaient absolument d’accord sur le but à atteindre : liquider Rudi Guern.

Janos Ferenczi transpirait à grosses gouttes. Son air hautain et cruel avait fait place à une expression de chien battu. Son teint était devenu aussi blafard que sa cicatrice et il croisait et décroisait nerveusement ses doigts maigres. De même, il hochait docilement la tête à chacune des affirmations de son vis-à-vis. Pourtant, ce dernier ne haussait jamais le ton et parlait d’une voix mesurée.

Avec son complet d’une couleur indéfinissable, mal coupé, ses lunettes sans monture et sa chemise en nylon, il évoquait un petit fonctionnaire sans éclat et sans puissance. Un rond-de-cuir.

Mais Janos Ferenczi savait que son interlocuteur tenait son sort entre ses mains. Il appartenait à un métier où l’on ne pardonne pas l’échec. Et il est toujours si facile de s’arranger sur le dos d’un agent dont on ne veut plus. Même avec l’adversaire. Les petits cadeaux entretiennent la haine.

Finalement l’interlocuteur de Janos Ferenczi le congédia d’un signe de tête. Intérieurement, le Hongrois soupira de soulagement. Il avait encore une chance de sauver sa vie et sa liberté. Il ne s’attarda pas dans les couloirs gris du Ministère de la défense. En retrouvant l’air frais du quai Maurice-Thorez, il respira tout de suite mieux, en dépit du froid encore vif.

La rivière de Moscou coulait paisiblement devant lui, parcourue de bateaux-mouches. Au loin, il apercevait les tours du Kremlin brillant dans le soleil.

Une heure plus tôt, Janos Ferenczi se trouvait au Quartier général secret du G.R.U., place Arbatskia. L’immeuble d’en face abritait la célèbre prison Lubianka. Sinistre voisinage.

En remontant dans sa Zim, le Tchèque était quand même de bonne humeur. Il avait arraché une sérieuse concession au patron du neuvième directorat : désormais, les résidents et les « honorables correspondants » du KGB dans le monde entier recherchaient en priorité absolue le prince Malko, alias Rudi Guern.

Les Russes n’aiment pas être battus.

— Dépêchons-nous, ordonna-t-il au chauffeur de la Zim.

Il devait être à l’aéroport de Sheremetyévo avant trois heures. Il n’avait qu’une demi-heure pour parcourir les trente-cinq kilomètres. Certes, il n’y avait pas beaucoup de véhicules mais il était impossible de faire comprendre à un chauffeur russe ce que « vite » signifiait…

Le DC-9 des Scandinavian Airlines ne l’attendrait pas. Et, à Copenhague, il devait attraper sa correspondance pour New York. Il consulta rapidement son billet, pris un peu plus tôt à l’Hôtel National, siège de la Scandinavian. Le vol 919 décollait à dix-huit heures. Grâce à la différence d’heure, il serait à New York à vingt et une heures quarante, après un vol confortable au-dessus de l’Atlantique et un bon dîner. Évidemment, en bon communiste, il aurait dû emprunter l’Aéroflot, au moins jusqu’à Copenhague.

Mais à force de vivre au contact des capitalistes, il avait contracté leurs vices : au service Spartiate du Tupolev-104, il préférait le confort des DC-9 flambant neufs et les soins attentifs des hôtesses de la Scandinavian.

Finalement son voyage surprise à Moscou se terminait plutôt bien. Il avait obtenu un sursis et des moyens accrus. Retrouver le faux Rudi Guern n’était qu’une question de jours. Cette fois, il ne lui laisserait pas autant de liberté.

CHAPITRE XI

La fille n’avait sur elle qu’un microscopique slip noir et marchait torse nu. Elle avait la morphologie d’un adolescent poussé trop vite : des jambes interminables, musclées et maigres, pas de taille, un long buste avec des seins minuscules. En apercevant Malko, elle se couvrit négligemment la poitrine avec le foulard de tulle mauve qu’elle tenait à la main. Ce qui ne dissimula pas grand-chose.

Ils étaient les deux seuls êtres humains sur la longue plage de Négril. L’averse quotidienne de fin de journée venait de se terminer et le groupe d’Américains logeant comme lui dans le petit Hôtel Sundowners n’avait pas encore remis les pieds dehors, bien que la température fût descendue de deux ou trois degrés.

Malko se leva machinalement, faisant fuir une multitude de petits crabes. Depuis une semaine qu’il se trouvait à la Jamaïque, à Négril, tout à l’ouest de l’île, la jeune inconnue était sa première rencontre intéressante.

Elle n’était plus qu’à quelques mètres de lui. Il remarqua alors l’étrange animal qui trottinait sur le sable à côté d’elle : une levrette à poil ras, avec des pattes grêles et un museau de rat.

L’horrible bestiole se précipita droit sur Malko avec un jappement aigre. Il sentit une douleur aiguë à la cheville et poussa un cri.

La levrette venait de le mordre ! D’une brusque détente, il la rejeta loin de lui. L’animal fit trois cabrioles sur le sable et alla se réfugier en grondant dans les jambes de sa maîtresse. Malko leva alors la tête et reçut le choc des yeux de l’inconnue.

« Les plus beaux yeux du monde », pensa-t-il. Immenses et mauves, dilatés et presque sans expression. La pupille mangeait l’iris comme chez un oiseau de nuit.

Les cheveux très courts, la bouche proéminente et l’ovale du visage passaient au second plan.

L’inconnue toisa Malko, avec une moue furieuse. Elle était un peu plus grande que Malko.

— Vous avez fait mal à mon chien, dit-elle en anglais.

Sa voix avait la douceur d’une tondeuse rasant un jardin anglais et le violet de ses yeux fonça encore. Elle se pencha pour prendre la levrette dans ses bras.

Étant donné sa solitude, Malko ne releva pas une aussi évidente mauvaise foi. Cela faisait du bien de parler à quelqu’un d’autre que les Américains du Sundowners. Il se demandait d’où avait surgi la jeune fille. À part l’hôtel, il n’y avait que les cases du village de Négril et le phare.

— Si c’est vrai, vous m’en voyez désolé, reconnut-il, mais je crois qu’il a manifesté une certaine agressivité à mon égard.

Elle le foudroya du regard :

— Putch n’aime pas les étrangers. Qu’est-ce que vous faites ici ?

C’était un comble. Comme si la plage était à elle.

— Et vous ? demanda doucement Malko. Que faites-vous sur cette plage ?

L’expression des yeux mauves changea.

— Je m’ennuie, dit l’inconnue, d’une voix morne. À mourir. On s’ennuie beaucoup à Négril. Vous voulez vous baigner ?

Elle était la première Blanche qu’il rencontrait à Négril. À part l’hôtel des Sundowners où il n’y avait pas le téléphone, et les cases du village jamaïcain, il n’y avait rien. Négril n’existait encore que sur les cartes, en tant que centre touristique. À trente-cinq miles à l’est, il y avait Montego Bay, par où Malko était arrivé et, à cinquante miles à l’ouest, Savanna la Mar.

Et quelque part entre ces deux points plusieurs propriétés occupées par des Allemands. Dans l’une d’entre elles, se cachait Rudi Guern.