Sans attendre la réponse de Malko, l’inconnue posa son chien, enroula son foulard autour de son cou et partit en courant vers l’eau. Une ceinture de récifs à fleur d’eau arrêtait les vagues et on voyait le sable blanc jusqu’à cent mètres du rivage. De dos, impossible de distinguer si c’était une femme ou un garçon. Malko la suivit, surveillant ses mollets. La levrette grognait encore.
La jeune fille nageait déjà dans l’eau tiède d’un crawl souple. Il la rejoignit facilement et prit son rythme. Ses cheveux plaqués lui donnaient encore plus l’air d’un garçon et elle semblait totalement indifférente au fait que sa poitrine était nue.
Soudain, elle s’arrêta de nager debout dans l’eau et dit de sa voix de papier de verre :
— Vous êtes en train de vous dire que je suis laide, n’est-ce pas ? Un véritable échalas. Que je n’ai pas de poitrine, pas de cheveux, pas de belles jambes, que je ne suis pas une femme. Que je suis désagréable. Et encore vous ne savez pas tout ! J’ai un nom ridicule : Phœbé.
Malko la regarda, perplexe. Ou elle avait une bonne insolation ou elle était folle à lier. Soudain, il remarqua de fines rayures brunes striant les épaules, la poitrine et le dos de l’inconnue. Comme des marques de flagellation ancienne. De plus en plus étrange.
— Je ne trouve pas que vous soyez laide à regarder, dit-il, prudemment. Et vous avez les plus beaux yeux de la création.
Elle haussa les épaules et se remit à nager vers la plage.
— Oui, mais cela ne donne pas aux hommes envie de me faire l’amour.
— Je ne serais pas aussi catégorique, assura Malko nageant à côté d’elle.
Cette inconnue excentrique ne l’attirait pas spécialement mais elle habitait peut-être Négril, ou les environs. Elle pourrait éventuellement l’aider s’il parvenait à lui faire tenir des propos cohérents. La petite colonie allemande de Négril était un milieu terriblement fermé.
Elle s’assit sur le sable, secoua ses cheveux et baissa son slip si bas qu’il aperçut les poils rasés de son pubis. La pudeur n’était pas son fort, décidément. Un vautour se posa derrière eux, près d’un gros crabe mort. La mer était presque phosphorescente. À un kilomètre de là, le petit runabout du Sundowners prit la route des coraux. C’était l’heure de la promenade. Les yeux fermés, l’étrange Phœbé s’étendit sur le dos, les pointes de ses petits seins dressés vers le ciel.
— Que faites-vous à Négril ? demanda Malko pour rompre le silence.
— Je vis avec mon mari. Vous aimez les chiens ?
Un moment, sa raison vacilla. Est-ce qu’elle… ?
Non, elle prit simplement l’affreuse levrette et la tendit à Malko.
— Caressez-le, ordonna-t-elle. Il aime cela. Avec moi, c’est toujours la même chose.
Malko passa une main dégoûtée sur une truffe froide et gluante, résistant à l’envie de lui tordre discrètement le cou.
Phœbé avait refermé les yeux. Malko lâcha le chien. Les yeux de cette fille l’obsédaient, comme s’ils donnaient sur un inonde inconnu, fantastique. Ils vous attiraient irrésistiblement, comme des aimants. À côté, ses yeux dorés en paraissaient ternes.
Phœbé bougea et se mit sur le ventre. Ses fesses découvertes par le micro-slip avaient la même couleur que le reste de son corps. Les yeux fermés, elle demanda :
— Et vous, que faites-vous à Négril ?
— Vacances.
— Où habitez-vous ?
— Au Sundowners.
— Vous repartirez ensuite ?
— Bien sûr.
Elle se leva sur un coude et il eut de nouveau le choc des deux grands lacs violets, noyant le visage.
— Vous voulez m’emmener quand vous repartirez ?
C’était pour le moins inattendu. Malko plissa ses yeux dorés. Phœbé, c’était déjà un prénom étrange. C’est fou ce qu’on peut trouver sur une plage sauvage de la Jamaïque.
— Mais, votre mari ?
C’était la première objection qui lui venait à l’esprit.
— Je ne suis pas mariée.
— Mais vous m’avez dit tout à l’heure…
— Il ne faut jamais croire ce que je dis. Je mens, j’aime mentir, cela me distrait. Vous m’emmènerez ? demanda-t-elle sur un ton plus insistant.
— Vous ne savez même pas où je vais, biaisa Malko.
Elle remonta son slip. À voir la couleur de sa poitrine elle ne devait jamais porter de soutien-gorge.
— Cela m’est égal. Je veux partir d’ici.
D’un bond, elle se mit debout et le toisa :
— Vous avez peur de moi, n’est-ce pas ? Vous ne m’emmènerez pas.
Sans crier gare, elle s’éloigna à grandes enjambées, son chien sur les talons. Malko se leva à son tour.
Elle se retourna et, devant le geste de Malko, partit en courant. À cent mètres, elle se retourna et cria d’une voix ironique :
— À bientôt.
Malko courut un peu, puis s’arrêta, se sentant complètement ridicule. C’est probablement ce qu’elle cherchait. D’ailleurs les jambes interminables de Phœbé avalaient le sable comme une autruche. Elle partait dans la direction opposée à l’hôtel, là où il n’y avait que des cocotiers et la plage.
Très vite, elle ne fut plus qu’un petit point noir sur la plage. Malko aurait pu croire qu’il avait rêvé. Il s’assit sur le sable. Pendant un moment, il avait oublié qu’il était à Négril, au bout du monde, pour sauver sa vie, pour retrouver un homme qui se cachait sous un faux nom, qui était son seul espoir de reprendre une vie normale.
L’insaisissable Phœbé, toute folle qu’elle était, pouvait peut-être l’aider. D’après ses dires, elle habitait la région de Négril.
Mais comment la retrouver ?
Il ne savait que son prénom. S’il était vrai. Et elle n’était pas particulièrement sociable. Il n’avait d’ailleurs jamais vu, en une semaine, qui que ce soit d’inconnu aux Sundowners. Et pourtant, le propriétaire était Allemand lui aussi.
La plage lui parut soudain déserte et sinistre. En face de lui, le soleil se préparait à plonger dans la mer des Caraïbes, dans un éblouissement de couleurs. Négril était à l’extrême ouest de la Jamaïque et jouissait d’un bien meilleur ensoleillement que la côte nord. Les yeux mauves immenses flottaient dans sa tête, l’obsédant. Qui était Phœbé ? En dépit de son corps de garçon, elle était terriblement attirante.
Malko reprit le chemin de l’hôtel, la tête baissée. Dans une heure le soleil serait couché. Il n’y aurait plus qu’à boire un daiquiri ou deux et à aller se coucher. Les huit couples de vieux Américains se couchaient tous à neuf heures, après un dîner rapide.
En prenant sa douche, Malko s’aperçut qu’il n’arrivait pas à oublier Phœbé. Même le danger qu’il courait passait au second plan. Quel âge avait-elle ? Pourquoi vivait-elle à Négril ? Qu’y avait-il de vrai dans ce qu’elle avait raconté ?
Après s’être changé, il s’installa dans la petite véranda donnant sur le jardin de l’hôtel, devant un daiquiri. C’est ce qu’il avait trouvé se rapprochant le plus de la vodka.
Soudain, un coup de klaxon ébranla la sérénité des Sundowners. Une grosse Mercédès noire, arrogante avec ses chromes étincelants, franchit lentement le portail et s’arrêta à trois mètres de Malko.
Phœbé en sortit, et vint droit vers sa table. Elle avait plus que jamais l’air d’un garçon dégingandé et embarrassé de sa peau. Un pantalon de flanelle moulait ses jambes interminables et ses fesses minces, retenu à la taille par une ceinture de cuir marron. Elle portait dessus une chemise de crépon rose, boutonnée un bouton sur deux, froissée et tachée. Les lacets d’une de ses chaussures de tennis qui avaient dû être jadis blanches étaient défaits, traînant par terre.