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Mais ses yeux étaient toujours du même violet admirable, faisant ressortir la dure géométrie de son visage.

Elle s’assit à la table, attirant une chaise à elle.

— Je voudrais du rhum, moi aussi, dit-elle de la même voix métallique.

Les Blums, qui avaient la chambre voisine de celle de Malko, regardèrent l’apparition, éberlués, et se lancèrent dans une grande conversation à voix basse. Malko alla à l’intérieur commander le daiquiri de Phœbé.

Quand elle eut son verre devant elle, elle le vida d’un coup. Il sembla à Malko que ses immenses pupilles s’agrandissaient encore.

Elle resta un moment silencieuse, les yeux dans le vague, puis annonça, presque sans bouger les lèvres :

— Je suis venue vous inviter.

— M’inviter ?

— Nous donnons un petit buffet froid ce soir. Il y aura une vingtaine de personnes. Ma mère m’a autorisée à vous dire de venir. Vous n’êtes pas Américain ?

Malko faillit mentir. Mais c’était dangereux.

— Non, je suis Autrichien.

Nouvelle qui sembla ne lui faire ni chaud ni froid. Elle jouait machinalement avec son verre vide. Malko la regarda à la dérobée. Les deux grandes taches violettes ressemblaient à un tableau abstrait. Il n’avait jamais rencontré chez personne ces pupilles dilatées en permanence, noyant les yeux sous leur couleur.

À moins que Phœbé ne soit droguée jusqu’aux os…

— Vous retournez dans votre pays ? demanda-t-elle soudain.

— Parfois.

Les deux taches violettes s’animèrent légèrement et elle souffla :

— Vous m’emmènerez ?

C’était une obsession. Malko sourit :

— Ce serait avec plaisir, mais…

Soudain, Phœbé prit une expression effrayée qui lui donna l’air d’une toute petite fille.

— Surtout, ne dites jamais à maman que je vous ai demandé de m’emmener ! Vous me promettez ?

— Juré.

— Alors, donnez-moi un autre daiquiri.

Elle but l’alcool d’un coup, comme le premier. Ses joues en rosirent, et elle découvrit des dents parfaites, cachées sous ses lèvres sensuelles et épaisses.

— On boit beaucoup à Négril… vous verrez.

Malko sursauta :

— Pourquoi je verrai ?

Phœbé haussa ses maigres épaules :

— Quand vous serez là depuis trois ou quatre mois, vous aurez envie de mourir, de faire n’importe quoi, de boire, de crier, de dormir, de ne plus penser…

— Mais je ne resterai pas si longtemps, fit Malko. Je vous ai dit que j’étais en vacances.

Phœbé se leva d’un bloc.

— Je m’en vais. Je reviens vous chercher à neuf heures. Mais il ne faut pas me mentir. Vous n’êtes pas venu en vacances. Vous ne seriez pas seul.

Il n’eut pas le temps de la questionner. Déjà, la grosse Mercédès faisait demi-tour dans un nuage de poussière. Que diable avait-elle voulu dire ? Est-ce que par hasard, Rudi Guern avait été prévenu de son arrivée ? Cela semblait impossible. Le White-Devil était détruit et Anton Brunner mort. Personne ne pouvait savoir ce qu’il était venu faire à Négril.

Et pourtant, la remarque de Phœbé était inquiétante.

Brusquement, la rencontre et l’invitation semblèrent étranges à Malko. Cela pouvait parfaitement être un piège. Et Phœbé : Dalila version jamaïcaine.

Ce ne sont pas les autorités de Kingston qui se mettraient martel en tête pour la disparition d’un étranger que personne ne réclamerait, de surcroît…

Malko retourna dans sa chambre passer une chemise rose brodée et un pantalon de lin. Avec cet accoutrement, il était hors de question de prendre une arme, même son pistolet extraplat. Les pensionnaires du Sundowners mangeaient déjà quand il ressortit pour attendre Phœbé. La nuit était tombée brutalement, en dix minutes, comme toujours sous les tropiques. Il entendit le glissement soyeux de la Mercédès avant de la voir et il sortit à sa rencontre.

Phœbé s’était métamorphosée. Un pantalon de velours noir, très ajusté, retenu par une lourde ceinture d’or, lui donnait l’air d’une araignée. Son torse fluet était moulé par un pull de soie noire très ajusté qui dessinait jusqu’à la pointe de ses seins minuscules. Elle avait même consenti à peigner ses courts cheveux mais ne portait trace d’aucun maquillage.

— Vous êtes ravissante, dit Malko, en effleurant de ses lèvres le bout de ses doigts.

— Pourquoi dites-vous cela ? Ce n’est pas vrai, répliqua-t-elle acidement. Je n’ai pas de poitrine, pas de…

— Vous êtes pleine de charme quand même.

Elle hocha la tête et se concentra sur le demi-tour. Ils repartirent par l’unique route goudronnée vers Négril, en suivant la côte. Le village passé, Phœbé tourna à gauche, dans un chemin de terre coupant une bananeraie. La Mercédès cahotait tant et plus. La bananeraie fit bientôt place à la jungle. Ils passèrent un petit gué à toute allure, projetant une gerbe d’eau de chaque côté de la voiture. Phœbé jura tout bas, avec la violence d’un homme.

— Qu’y a-t-il ? demanda Malko.

— Je hais ce pays, fit-elle les dents serrées. Je voudrais qu’il y ait un tremblement de terre ou quelque chose… Que Négril n’existe plus. Pour aller dans une vraie ville. Voir des gens.

— Alors, pourquoi restez-vous là ?

Sa bouche se tordit en une grimace d’ironie.

— Ma mère. Elle ne me donnera pas un sou, si je pars. D’ailleurs, je ne saurais pas où aller. Je ne connais personne. Et je ne suis même pas assez belle pour faire une putain.

Les étranges remarques de la jeune fille revinrent à la mémoire de Malko.

— Pourquoi m’avez-vous dit tout à l’heure que je mentais ? demanda-t-il.

Phoebé sourit. D’un sourire sensuel et cruel.

— Parce que vous avez tué. La plupart du temps, je peux dire si quelqu’un a tué, rien qu’en le regardant. J’ai l’habitude. Vous êtes ici pour vous cacher. Pas en vacances.

Sa voix tremblait légèrement. Elle stoppa brutalement la voiture, en plein dans le chemin et pencha sur Malko sa belle bouche.

— Embrassez-moi, ordonna-t-elle.

Sa bouche était chaude et vivante. Elle tremblait de tous ses membres comme un chien que l’on sort de l’eau, et s’enroulait autour de Malko à la façon d’une longue pieuvre noire. D’un geste sec, elle recula son siège pour mieux enlacer Malko.

Puis, brusquement, elle interrompit son baiser et souffla à l’oreille de Malko :

— Vous me raconterez. Cela m’excite.

Décoiffé, Malko reprit son souffle. Étrange et inquiétante Phœbé.

— Que voulez-vous que je vous raconte ?

— La mort. Comment vous avez tué des gens.

Les pupilles violettes s’étaient encore agrandies.

Ses narines palpitaient involontairement.

Aussi soudainement qu’elle s’était arrêtée, elle repartit. Sans un regard pour Malko. Mais il voyait ses seins se soulever sous la soie du pull. Il ne put s’empêcher de demander.

— Où avez-vous appris à reconnaître les tueurs avec autant de certitude ?

Elle sourit mystérieusement sans répondre.

— Nous arrivons, annonça-t-elle, un quart d’heure plus tard.

La jungle s’éclaircit et la Mercédès entra dans un patio entouré de trois côtés par des bâtiments blancs et bas et stoppa devant une grande porte vitrée donnant sur une pièce éclairée par des chandeliers. À travers la paroi transparente, Malko aperçut des groupes de gens buvant et bavardant. Des Blancs.

Une femme attendait sur le pas de la porte, moulée dans un pantalon de lastex doré et un pull de soie assorti. Elle s’avança vers Malko, la main tendue.

— Bienvenue à Ochorios, dit-elle d’une voix haut perchée, en anglais. Phœbé m’a dit que vous étiez charmant et que vous lui aviez tenu compagnie sur la plage. Je suis heureuse de vous accueillir ici. Je m’appelle Eisa.