Malko s’inclina sur la main tendue.
La mère de Phœbé se déplaça légèrement et la lumière d’un des lampadaires tomba sur son visage. Il réprima un haut-le-corps. Elle avait dû subir plusieurs opérations esthétiques de lifting, car la peau était si tendue qu’elle pouvait à peine ouvrir la bouche sans fermer les yeux. Ses yeux très bleus brillaient dans un visage rose et luisant, intenable à regarder. Ses minauderies de petite fille n’arrivaient pas à effacer une cinquantaine largement entamée.
— Je vais vous présenter mon mari, dit-elle. Venez.
Malko la suivit à l’intérieur. Personne ne sembla se préoccuper de son arrivée. Il n’y avait que des couples entre quarante et cinquante ans, assez mal habillés. Des Blancs. Pas un seul Jamaïcain.
Ils entouraient un buffet somptueusement garni des fruits tropicaux et de viandes froides, parsemé d’orchidées aux couleurs ahurissantes de beauté. Plusieurs grands bols de punch incolore alternaient avec des bouteilles de whisky.
Sans pouvoir se l’expliquer, Malko éprouvait une sensation de malaise au milieu de tous ces gens qui ne semblaient pas le voir.
Et soudain, l’évidence le frappa, aveuglante : tous les gens présents parlaient allemand entre eux !
Il était tombé en plein dans ce qu’il cherchait : la colonie allemande de Négril. Les gens parmi lesquels se cachait l’homme qu’il recherchait : Rudi Guern.
Il n’eut pas le temps de méditer sur sa découverte.
Eisa s’était arrêtée devant un homme en chemise blanche à manches courtes. Une cicatrice courait de la pommette droite au cou, affreusement boursoufflée par endroits. Blessure de guerre, sans aucun doute.
L’homme le dévisagea. Un visage aigu, avec des yeux terriblement méfiants et en alerte, sans couleur bien définie et très enfoncés dans leur orbite.
— Bienvenue à Ochorios, fit-il mécaniquement en anglais rocailleux. J’espère que cette petite sotte de Phœbé ne vous a pas trop ennuyé… Prenez un verre et passez une bonne soirée.
Et sans plus s’occuper de son hôte, il reprit sa conversation avec un géant blond et sa femme, massive walkyrie. Eisa minauda à l’oreille de Malko :
— Mon mari n’est pas le père de Phœbé. Ce dernier est mort pendant la guerre. Je dois dire qu’ils ne s’entendent pas très bien.
— Je vois, dit prudemment Malko, en trempant les lèvres dans un verre de rhum. Peut-être pourriez-vous envoyer votre fille dans une bonne pension, à l’étranger…
Il comprit instantanément qu’il avait fait une gaffe. Le visage d’Eisa sembla encore plus tiré, plus amer :
— Les enfants sont égoïstes, remarqua-t-elle acidement. Ils ne pensent qu’à vous quitter. Phœbé a tout ce qu’il lui faut ici.
— Bien sûr, bien sûr.
Malko tenta de se rattraper.
— Avec des gens jeunes comme vous, elle ne doit pas s’ennuyer…
Eisa ronronna instantanément.
— Absolument ! Ah ! elle ne connaît pas son bonheur…
Malko se demandait comment il allait se débarrasser de son hôtesse à la peau tirée quand de nouveaux invités apparurent sur le pas de la porte. Aussitôt, elle s’excusa, et marcha vers eux.
Malko circula entre les groupes. Malgré lui, il était ému. Rudi Guern se trouvait peut-être là ce soir, parmi les invités. Le reconnaîtrait-il ?
Et que faire ? De tous côtés, il saisissait des bribes de conversation. En allemand.
Il errait près du buffet quand Phœbé se matérialisa près de lui.
— Vous avez vu ma chère mère ? grinça-t-elle. Si elle pouvait crever…
— Il ne faut pas parler ainsi, dit poliment Malko. On dit « mourir ».
Phœbé avait l’air sombre. Ses longs doigts jouaient nerveusement avec le bout de sa ceinture.
— Qui sont tous ces gens ? demanda Malko.
Elle laissa tomber du bout des lèvres :
— Toujours les mêmes. Les amis de mes parents. Ils vivent dans un rayon de trente kilomètres. Ils se réunissent une fois par mois, pour parler du passé et boire. Surtout boire. Dans trois heures, ils seront tous ivres morts.
Malko la regarda en coin.
— Comment se fait-il que j’aie été invité à cette réunion de famille ?
Un sourire ironique découvrit une rangée de dents éblouissantes :
— J’ai dit à maman que si elle n’acceptait pas, je tuais quelqu’un avec la voiture dans le village… que cela lui causerait beaucoup d’ennuis. Les Jamaïcains sont très susceptibles.
Belle nature.
— Pourquoi teniez-vous tellement à ce que je vienne ?
Phœbé se versa un grand verre de punch et le but d’un coup. De nouveau, avec ses pupilles fixes, elle ressemblait à un oiseau de nuit.
— Parce que.
Elle était fermée comme une huître.
Phœbé à ses côtés, Malko entreprit de faire le tour de la réception. C’était saisissant. Il avait l’impression d’être un fantôme. Personne ne prêtait aucune attention à lui ; mais les conversations s’arrêtaient lorsqu’il passait près d’un groupe. De temps en temps une femme ou un homme inclinait poliment la tête et c’était tout.
Il était l’intrus, l’étranger.
Sans Phœbé, il n’aurait jamais pénétré ici. Il comprenait pourquoi ces gens n’aimaient pas les étrangers. Quelques semaines plus tôt, Anton Brunner, le capitaine du White-Devil aurait été là, lui aussi.
Il dévisagea discrètement tous les hommes. La plupart étaient trop vieux pour pouvoir être Rudi. Entre cinquante et soixante ans. Ils avaient l’air de braves gens, avec leurs crânes déplumés et leur bedaine. Et pourtant… Il ferma ses yeux dorés un instant, les imaginant sous la tunique noire des SS…
Phœbé le tira par le bras.
— Venez, je n’aime pas cet endroit.
Il allait la suivre lorsqu’il remarqua, dans un coin, assis entre deux femmes, un homme qui pourrait être Rudi Guern. Il restait peu de cheveux blonds, en couronne autour du crâne, mais le visage ressemblait vaguement à celui de Malko. Les yeux surtout, le frappèrent. Bleus, extrêmement pâles, froids et fixes. Inquiétants.
L’homme regarda Malko et celui-ci se hâta d’entraîner Phœbé, comme s’il flirtait avec elle. Mais il sentit les yeux bleus posés sur son dos, tant qu’ils furent dans la pièce.
Sans savoir où elle l’emmenait, il suivit Phœbé. Dehors, il faisait presque aussi chaud que dans la pièce de réception.
Ils sortirent dans le patio, puis empruntèrent un sentier jusqu’à une sorte de petite tour peinte en blanc, à quatre ou cinq cents mètres de la demeure principale. Phœbé s’arrêta devant la porte et se dressa sur la pointe des pieds. Le bout de ses doigts était à près de deux mètres cinquante du sol. Elle farfouilla dans le mur et en tira une clé.
— J’ai horreur qu’on fouille dans mes affaires, expliqua-t-elle.
Elle entra, craqua une allumette et alluma une lampe à pétrole. La pièce était très haute de plafond, avec une toute petite fenêtre. Peu de meubles. Un grand lit bas et partout des peaux de vache.
Phœbé se jeta sur le lit. Étendue, elle paraissait encore plus grande. Du regard, Malko chercha un siège. Mais les doigts interminables de la jeune fille s’accrochèrent à sa ceinture et l’attirèrent.
— Venez ici.
Avant qu’il puisse l’en empêcher, elle ôta son pull de soie et apparut la poitrine nue. Ce n’était pas une découverte pour Malko mais, là, dans cette pièce sombre, il émanait de ce simple geste une sensualité animale que Phœbé poussait jusqu’à la provocation.
Soudain quelque chose bougea dans un des coins mal éclairés de la pièce. Malgré lui, Malko eut un sursaut et empoigna la lampe à pétrole. Phœbé éclata de rire. Sa levrette sortit de l’obscurité et bondit sur le lit où elle se pelotonna contre sa maîtresse.