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— De quoi avez-vous peur ? demanda-t-elle ironiquement.

Comme pour elle-même, elle ajouta :

— Vous êtes tous des lâches.

Puis, sans crier gare, elle jeta sa levrette à la tête de Malko. Le chien poussa un hurlement plaintif, tomba par terre et s’enfuit. Stupéfait, Malko plongea dans les yeux violets. La bouche en avant, Phœbé le défiait.

— Allez, dit-elle, la voix aussi rauque qu’à leur première rencontre. Battez-moi, puisque je suis odieuse.

Il en resta sans voix.

Elle farfouilla sous son lit et jeta sur la couverture une cravache noire, longue et fine, de fin bambou garnie de cuir. Un produit de sellier de luxe, inattendu dans cette île perdue.

— Battez-moi, je vous dis, fit-elle d’une voix sourde. Je ne crierai pas. D’ailleurs personne n’entendrait.

— Mais je n’ai pas envie de vous battre, protesta Malko.

— Moi, j’ai envie.

Un ange passa et s’envola à tire d’aile. Tant de perversité dans une tête si jeune. Maintenant, Malko comprenait d’où venaient les marques qu’il avait vues sur le corps de Phœbé, l’après-midi sur la plage.

La jeune fille se pencha vers lui et martela :

— Fouettez-moi. Autrement, je ne ferai rien avec vous. Rien.

Des pensées confuses tourbillonnaient dans la tête de Malko. Il était sûr d’avoir Rudi Guern à la portée de la main. Jamais il ne retrouverait occasion pareille. Mais sa seule alliée possible était cette fille à demi folle, vraisemblablement nymphomane, menteuse pathologique et masochiste ! Et encore, il en oubliait sûrement…

À genoux sur le lit, Phœbé l’injuriait à voix basse avec des mots extraordinairement obscènes. Voyant qu’il ne faisait pas mine de prendre la cravache, elle bondit du lit et l’attrapa par le devant de sa chemise.

— Foutez le camp, gronda-t-elle. Vous n’êtes bon à rien. Je ne veux plus vous voir jamais. Jamais.

Elle trépignait sur place, ivre de rage. Malko faillit la prendre au mot. Mais il se souvint de Janos Ferenczi, des tueurs israéliens. S’il repartait de la Jamaïque, les mains vides, c’était fini.

Et sans Phœbé, il ne trouverait pas Rudi Guern.

Alors, il demanda moralement pardon à ses ancêtres et prit la cravache. Lui qui n’avait jamais touché une femme même avec une fleur…

La cravache claqua sur le dos nu et Phœbé poussa un grondement rauque de satisfaction.

— Plus fort, ordonna-t-elle.

Malko surmonta son dégoût et continua à frapper, le plus mollement possible. Phœbé ondulait sous les coups, les pupilles immenses, la bouche entrouverte. À travers le tissu mince du pantalon, son ventre ondulait par secousses comme si elle éprouvait déjà un orgasme.

Elle défit elle-même la ceinture du pantalon noir qu’elle fit glisser le long de ses jambes pour apparaître entièrement nue. Elle se jeta sur le lit.

Malko n’en pouvait plus. Ce genre de privautés n’avait rien d’érotique à ses yeux. Doucement, il posa la cravache et rejoignit Phœbé sur le lit. Ce grand corps mince, étendu et offert était loin de le laisser indifférent.

— Encore ! gémit-elle. Encore !

Mais Malko, cette fois, fit la sourde oreille. Pas la moindre envie de se transformer en marquis de Sade.

Phœbé se retourna brusquement sur le dos et il rencontra son regard. Insondable et fou, tourné vers l’intérieur, sur des visions qu’il n’osait pas imaginer.

Lorsqu’il la prit, elle cria comme une chatte couverte par un matou. Le corps tendu en arc de cercle, ses dents claquaient, sa bouche laissait échapper un râle ininterrompu, ses longues jambes battaient nerveusement la couverture de fourrure.

C’était une tornade, une force de la nature. La déesse Çiva aux douze bras. Elle l’attira avec une brutalité inouïe, comme pour se meurtrir encore, le serra à se briser. Tous les os de son corps maigre s’imprimaient dans sa chair. Elle grognait, murmurait des mots sans suite, griffait les reins de Malko.

Il avait l’impression de chevaucher un mustang, un cheval sauvage. Ses reins se cabraient, en de furieux élans, comme si elle voulait se débarrasser de lui, mais, en même temps, elle avait noué ses jambes interminables dans son dos, verrouillant leur étreinte.

Elle lui mordit les lèvres si fort qu’il cria à son tour. Elle avait réussi à tout lui faire oublier, pendant quelques minutes. Ferenczi, le danger mortel qu’il courait et la chasse à Rudi Guern.

Un peu calmée, elle dit à voix basse, en détachant bien les mots :

— Raconte-moi, la dernière fois que tu as tué un homme. Tout.

Elle aurait fait la joie de n’importe quel psychiatre un peu consciencieux. Comme Malko ne répondait pas, horrifié, elle fit :

— N’aie pas peur, je ne répéterai rien. Mais dis-moi. Oh ! quand je pense à ça…

Les beaux yeux mauves s’étaient révulsés. Elle était en pleine crise d’hystérie. Son ventre continuait à bouger mécaniquement, comme doué d’une vie indépendante. Malko était partagé entre le dégoût, le désir et une furieuse curiosité. Phœbé devait connaître Rudi Guern. Il fallait savoir d’où elle tenait ces goûts morbides et ce masochisme.

Il la laissa se calmer, sans répondre à son affreuse question. Le mauve de ses yeux s’éclaircit, peu à peu, ses traits se relâchèrent. Elle semblait extrêmement jeune, brusquement.

— Quel âge as-tu ? demanda Malko, presque tendrement.

— Vingt ans.

De nouveau, la voix rageuse et dure.

De quoi frissonner. Pour elle-même, Phœbé murmura :

— C’était bon.

Elle alluma une cigarette. Son corps était encore agité de tremblements nerveux. Il se sentit pris d’une immense pitié pour Phœbé, si vulnérable et si monstrueuse, en même temps !

— Je voudrais t’emmener d’ici, dit-il spontanément, sans réfléchir.

Le visage de Phœbé s’illumina instantanément. Sa main serra le poignet de Malko et elle grinça de son étrange voix métallique.

— Je donnerais n’importe quoi pour partir de Négril. N’importe quoi, fit-elle.

C’était le moment pour Malko de se jeter à l’eau. Mais jusqu’à quel point pouvait-on avoir confiance en Phœbé. Il jouait sa peau sur une demi-folle.

Les grands yeux mauves le fixaient avec une expression suppliante. Il eut honte du marché qu’il était obligé de proposer.

— Phœbé, dit-il, je suis prêt à vous emmener d’ici, mais il faut que vous m’aidiez.

— Je vous aiderai, promit-elle d’une voix sourde.

— Cela peut être dangereux.

La jeune fille ricana, retrouvant toute son agressivité :

— Rien n’est plus dangereux que de vivre ici. Un jour, je me tuerai.

Elle semblait sincère.

— Je cherche un homme, dit Malko. Un homme qui se trouve ici très probablement. Mais il a peut-être changé de nom et je ne pourrai pas le reconnaître.

— C’est pour le tuer ?

Phœbé s’était redressée sur un coude, la bouche gourmande.

— Non, fit Malko. Le retrouver seulement.

— Ah ! dit Phœbé, visiblement déçue. Dommage. On l’aurait tué ici tous les deux. Mais vous m’emmènerez quand même ?

— Juré.

— Si ce n’est pas pour le tuer, pourquoi voulez-vous le retrouver ? poursuivit Phœbé avec son implacable et particulière logique.

— Ce serait trop compliqué à expliquer, fit Malko. Pouvez-vous m’aider à trouver cet homme ?

Phœbé se rhabillait rapidement. Les traces de la cravache sur son long corps étaient nettement visibles.

— Qui est-ce ? demanda-t-elle.