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— Il s’appelait Rudi Guern, expliqua Malko. Il doit porter un autre nom maintenant. C’est un criminel de guerre, un ancien officier SS responsable de milliers de meurtres.

Phœbé éclata d’un rire amer.

— Je les connais tous. Tous. Ils me haïssent, mais je suis la seule femme jeune ici. Alors ils reviennent en se cachant me faire l’amour et me raconter leurs histoires.

— Tu veux dire que tu t’es donnée à tous ceux qui sont ici ce soir, fit Malko, horrifié.

Elle inclina la tête.

— Oui. Le premier, j’avais quinze ans. C’est Otto, le gros qui a une veste jaune. Il m’a violée. Puis il m’a raconté des choses de son passé. Il était en Russie pendant la guerre. Il avait tué beaucoup de gens. Il les pendait. Ça m’a donné envie de lui. Alors, je n’ai rien dit à ma mère. Et j’ai continué. Mais je leur demandais de me raconter, avant. Pour m’exciter. Certains m’ont battue, parce qu’ils n’aimaient pas. Mais ils sont tous revenus comme des chiens. C’est pour cela que ma mère me hait. Mon beau-père aussi vient quelquefois, ici. Elle le sait.

— Mais pourquoi ne te laisse-t-elle pas partir ?

Ses belles lèvres se retroussèrent en un vilain rictus.

— Elle a peur que je parle. Que je dise qui il est, où il est. Elle est obligée de me garder. Elle espère que je me suiciderai un jour.

De mieux en mieux.

— Tu connais Rudi Guern ?

— Rudi, fit rêveusement Phœbé. Oui, je crois. Il m’a dit son vrai nom un jour. Ici, il se fait appeler Peter Calto. Il était là ce soir.

— Un homme blond, un peu chauve ? Grand ?

— Oui.

— C’est bien lui.

Phœbé s’étira :

— Que veux-tu que je fasse ?

Malko ne répondit pas immédiatement. C’est là que le problème se compliquait. La seule solution était d’enlever Rudi Guern, quitte à le livrer aux autorités de Kingston. Le scandale déclenché, l’Allemand ne pourrait plus disparaître. Mais il fallait d’abord fuir Négril.

— Je voudrais le rencontrer, dit Malko. Discrètement, et sans qu’il sache qu’il va me voir.

Phœbé finissait sa cigarette. Elle se donna un coup de peigne rapide.

— C’est facile, assura-t-elle, mais pas ce soir. Il est avec sa femme. Mais demain, je lui demanderai de venir me rejoindre ici.

— Il viendra ?

Elle sourit méchamment :

— Bien sûr. Je suis leur seule distraction. Maintenant, retournons à la réception, sinon, ma mère dira encore que je ne sais pas me tenir avec les invités.

Ils reprirent le sentier par lequel ils étaient venus et regagnèrent le patio. Le brouhaha des conversations était beaucoup plus fort. Assis dans un fauteuil, un homme ronflait, la bouche ouverte, un verre vide encore dans la main.

À quatre pattes, la mère de Phœbé s’amusait à laper du whisky dans une assiette à soupe posée sur le tapis au milieu d’un groupe rigolard. Personne ne fit attention à Malko ni à Phœbé. Celle-ci dit à mi-voix :

— Rudi, c’est celui au fond, qui discute avec les deux horreurs.

C’était bien l’homme que Malko avait déjà remarqué. Son cœur battit plus vite. Ainsi il avait réussi là où même les Israéliens avaient échoué : retrouver un criminel de guerre soi-disant mort depuis vingt-cinq ans.

Maintenant, il n’avait plus qu’une idée : quitter cette étrange réception où les amants de Phœbé se côtoyaient joyeusement. Il eut un frisson de dégoût. Pauvre fille.

Celle qu’il plaignait avait rempli un verre de punch et contemplait sa mère avec mépris. L’un des hommes qui l’entouraient se retourna et lui adressa un sourire complice :

— Un jour, je les ferai se battre entre eux pour m’avoir, siffla-t-elle. Devant moi.

— Je vais m’en aller, dit Malko. Je préfère que l’on ne me remarque pas trop ici.

Les yeux violets foncèrent :

— C’est dommage. J’ai encore envie de faire l’amour. J’aurais préféré que cela soit avec toi.

Elle guettait Malko du coin de l’œil, mais il n’entra pas dans le jeu.

— Cela te regarde, dit-il froidement. Mais notre contrat tient toujours ?

— Bien sûr, fit-elle vivement. Viens chez moi demain après le déjeuner. C’est l’heure de la sieste, il n’y a personne. Passe par la plage, on ne te verra pas.

Il la quitta sans l’embrasser. Elle était appuyée au bar et regardait la salle ; un chauffeur noir attendait dans la Mercédès. Au moment où il monta dans la voiture, il aperçut un homme qui se rapprochait de Phœbé et la prenait par le bras. La soirée n’était pas terminée…

Il n’avait jamais eu une alliée aussi étrange ni inquiétante.

CHAPITRE XII

Avant même de reconnaître les traits de son visage, Malko sut que c’était lui. La silhouette décharnée se découpait à contre-jour, contre le soleil levant. Il marchait lentement le long de la plage, venant de l’hôtel.

Janos Ferenczi !

Brusquement, le soleil parut froid, la plage avec son sable blanc et ses cocotiers, sinistre. Malko eut envie de courir, de s’enfuir encore plus loin.

Ainsi, il l’avait retrouvé ! Juste au moment où il touchait au but. C’était trop injuste !

Malko se mit debout. Le Tchèque n’était plus qu’à quelques mètres. Son corps blafard couturé de cicatrices semblait déplacé dans cet endroit paradisiaque. Il portait un maillot de bain de laine noire qui venait tout droit du Goum de Moscou.

Les deux hommes se dévisagèrent une seconde sans rien dire. Puis Ferenczi dit fielleusement :

— Vous ne m’offrez pas le verre de la bienvenue ? J’ai eu du mal à vous retrouver. Heureusement que la police française a identifié le cadavre d’Eva Guern. Le reste a été relativement facile. Que diable êtes-vous venu faire ici ? Pensiez-vous nous échapper ?

Le ton faussement bonhomme du Tchèque dissimulait une sérieuse anxiété. Malko comprit soudain qu’il avait encore un atout en main. Certes, Ferenczi l’avait retrouvé, mais il semblait ignorer l’existence de Rudi Guern.

S’il apprenait que celui-ci était vivant, il l’abattrait immédiatement. Et Malko avait rendez-vous avec lui quatre heures plus tard. Il fallait entrer dans le jeu du Tchèque.

Il se força à sourire et se rapprocha de son adversaire.

— C’est vrai, je pensais vous échapper ici. Eva Guern m’avait donné cette idée. Puisque vous voulez que je sois un nazi, pourquoi ne pas me cacher comme eux ?

» Mais c’est idiot, je ne suis pas fait pour cette vie. Je pensais repartir demain.

Il lui sembla qu’une lueur de soulagement passait dans l’œil de son adversaire.

— J’en suis désolé ! fit Ferenczi. Puis-je vous demander pour où ?

— New York.

Le visage du Tchèque se crispa imperceptiblement.

— Pour y faire quoi ?

Malko plissa ses yeux dorés, comme pour se protéger du soleil.

— Raconter tout à la CIA. Quitte à me faire tuer, je préfère que ce soit par eux que par vous.

— Allons, allons, fit Ferenczi jovial et grinçant, il n’est pas question de cela. Je ne vous veux que du bien.

Il se rapprocha encore de Malko bien qu’il n’y eût pas âme qui vive à un mile à la ronde et lui dit sur le ton de la confidence :

— Cessez cette fuite ridicule. Vous ne pourrez jamais prouver que vous n’êtes pas Rudi Guern à ceux qui veulent vous abattre. Moi seul, peux le prouver. Alors, acceptez mon offre. Retournez aux USA, achetez une ferme, là où on vous a dit. Vous nous donnez certains renseignements et je communique immédiatement votre dossier aux Israéliens. Je leur dirai également qui a tué Isak Kulkin à Athènes. Ainsi vous serez lavé de tous soupçons.