— Et après ?
Le Tchèque écarta les bras, paisible et rassurant.
— Après, mais vous vivrez tranquillement comme si de rien n’était. De temps en temps, vous nous rendrez un petit service. Vous pensez bien que nous serions les derniers à vous compromettre maladroitement.
— Nous reparlerons de tout cela à New York, répliqua évasivement Malko. En attendant, je voudrais profiter de mes dernières heures de soleil. Seul.
Il s’éloigna à grandes enjambées vers l’hôtel, Janos Ferenczi le regarda partir, pensif.
Malko marchait les yeux baissés sur le sable. Il fallait semer Ferenczi, au moins pour quelques heures. Le temps de kidnapper le vrai Rudi Guern et d’aller le livrer à Kingston. En prison, il serait à l’abri du Hongrois.
Presque arrivé à l’hôtel, il se retourna. Le Tchèque n’était plus qu’un petit point noir sur la plage, là où il l’avait laissé.
Les vagues tièdes de la mer des Caraïbes venaient mourir doucement sur le sable blanc de la plage déserte. Des vautours voletaient, çà et là, à la recherche de noix de coco pourries ou de crustacés morts échoués. Les cocotiers mordaient directement sur la plage, assez étroite en cet endroit.
Aucun touriste ne venait jusque-là. Négril était à cinq ou six kilomètres à l’est.
Malko regarda avec précaution autour de lui. La résidence des parents de Phœbé était de l’autre côté de la cocoteraie sauvage, à cinq cents mètres à vol d’oiseau. Sa petite Hillman était dissimulée dans un chemin creux, derrière lui.
Il était parti de l’hôtel une heure auparavant, prenant ostensiblement la direction de Montego Bay. Janos Ferenczi déjeunait sur la plage et n’avait pas paru alarmé outre mesure. Il avait ensuite repris la bonne direction par des chemins serpentant entre les bananeraies et dans la jungle. De toute façon, son rendez-vous ne pouvait être remis. Et le plus dur restait à faire : emmener Rudi Guern de Négril.
Malko observait la tour où vivait Phœbé depuis une demi-heure sans avoir vu aucun signe de vie. Il était perplexe : avec elle tout était possible. Peut-être que ses liaisons n’étaient que le fruit de son imagination. L’homme qu’elle avait désigné à Malko n’était peut-être pas Rudi Guern. Mais si elle avait dit vrai, l’Allemand était là, avec elle, en ce moment.
Il faisait très chaud et il n’y avait pas un souffle de vent. Malko vérifia son pistolet et s’engagea dans la cocoteraie, marchant avec précaution : c’était infesté de serpents et de scorpions, nichés dans les souches pourries arrachées par les typhons.
Il apercevait à travers les troncs la tache blanche de la résidence. Heureusement, aucune des fenêtres ne donnait sur la cocoteraie. Il arriva sans encombre jusqu’à la lisière et inspecta le terrain découvert devant lui.
La tour où vivait Phœbé était à cent mètres, silencieuse et calme. La lourde porte de bois clouté était fermée.
Malko attendit quelques secondes avant de s’élancer. Il se colla contre la porte et y appliqua son oreille. Pas un bruit ne filtrait.
Il hésita une seconde qui lui sembla interminable. Cela pouvait parfaitement être un piège. Il revit, l’espace d’un éclair, les visages brutaux des invités de la soirée précédente. Ils l’auraient taillé en pièces sans hésiter, s’ils avaient connu le but de son voyage à Négril.
Lentement, il tourna la poignée de la porte. Si Phœbé n’avait pas menti, la porte devait être ouverte et Rudi Guern à l’intérieur, sans méfiance.
La porte s’ouvrit. Malko entra d’un bond, pistolet au poing, mais s’immobilisa sur le pas de la porte. Il ne distinguait rien dans la pénombre, la porte s’étant refermée derrière lui. Puis un bruit qu’il identifia immédiatement frappa ses oreilles : les halètements et les gémissements de Phœbé. Il distingua la masse claire des deux corps sur le lit. Bel exemple de conscience professionnelle. L’homme était si absorbé que Malko put s’approcher à deux mètres du lit. Il provoqua un léger bruit et Phœbé tourna légèrement la tête. Ses yeux mauves mangeaient tout son visage, à l’expression avide. Quand elle vit Malko, un rictus cruel retroussa ses lèvres. Elle dénoua ses longues jambes et empoigna brusquement son compagnon par la nuque, le rejetant sur le côté.
Le reste se passa très vite.
Phœbé se dégagea et sauta du lit, nue. Des marques de coups noires marbraient tout son corps. L’Allemand n’avait pas été aussi délicat que Malko. Incorrigible Phœbé !
L’homme plongea vers la jeune fille avec un grognement furieux. Puis il vit Malko, l’arme dans sa main, et s’immobilisa immédiatement à quatre pattes sur le lit.
— Qui êtes-vous ?
Sa voix était hésitante et haut perchée.
Il n’avait pas vraiment peur. Seulement surpris. Phœbé cria de sa voix rauque :
— Tuez-le, tuez-le !
Elle se mordait le poing d’excitation. Son partenaire se méprit sur l’intrusion de Malko et eut un ricanement nauséabond :
— Ach ! fit-il, il y a de la place pour deux, mon cher ! Je ne suis pas jaloux…
Tout bas, Phœbé continuait à murmurer des horreurs.
Malko pointa son pistolet sur le corps nu de l’homme et dit en allemand :
— Habillez-vous, Rudi Guern. Vite. Ce n’est pas une plaisanterie.
Une lueur de panique passa au fond des yeux presque incolores. Ils devinrent encore plus pâles et un cercle blanc apparut autour des lèvres. L’Allemand mit bien dix secondes à dire d’une voix étranglée :
— Qu’est-ce que vous racontez ? Je m’appelle Peter Calto.
— Il ment, glapit Phœbé. C’est lui, Rudi ! Il m’a tout raconté. Tous les juifs qu’il avait tués, pour bien faire jouir sa petite Phœbé…
— Salope !
L’Allemand avait sauté sur elle. Sa main droite partit à toute force et Malko entendit le bruit sourd du coup. Phœbé fut projetée contre le mur d’en face, une énorme ecchymose sur la pommette. Elle glissa à terre.
— Salope ! répéta Guern. Si tu dis encore un mot, je te tue à coups de pied.
Il tournait le dos à Malko, nu, dominant Phœbé.
Malko arma son pistolet et dit froidement :
— Si vous touchez encore cette jeune fille, c’est moi qui vais vous tuer. Tout de suite. Habillez-vous immédiatement ou je vous tire une balle dans chaque genou…
Phœbé, les yeux exorbités, s’était relevée lentement et tremblait de tous ses membres. Malko la surveillait du coin de l’œil, concentrant son attention sur l’Allemand. Soudain, il la vit bondir. Un objet brillant dans la main droite. Rudi Guern lui tournait le dos.
— Attention !
L’Allemand, sans même se retourner, plongea sur le lit à plat ventre. Une grande estafilade saignait dans son dos. Phœbé prenait son élan pour enfoncer dans le large dos offert un long poignard recourbé.
— Phœbé ! Si tu le tues, je ne t’emmène pas.
Elle resta en arrêt, puis baissa lentement son arme. De grosses larmes filtraient de ses beaux yeux violets et ses lèvres bougeaient silencieusement. Lâchant le poignard, elle alla s’asseoir sur le coffre où elle avait pris l’arme. Malko s’essuya le front. Le voyage de retour promettait, avec ces deux-là…
Rudi Guern se releva, avec un regard de haine indicible pour la jeune fille. Cette fois, il passa son pantalon et sa chemise rapidement, sans quitter Malko des yeux. Brutalement, il fit :
— Qui êtes-vous et que voulez-vous ?
Malko haussa les épaules :
— Mon nom ne vous apprendrait rien. Ce que je veux, c’est que vous veniez avec moi.
— Pourquoi faire ? aboya l’autre.
— Vous constituer prisonnier, répliqua paisiblement Malko. Après, votre sort ne m’intéresse plus.