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Les yeux bleus fixés sur lui pâlirent encore :

— Vous travaillez pour les Juifs ? murmura Rudi Guern.

Il avait perdu toute sa superbe.

Malko secoua la tête.

— Non.

L’autre se redressa :

— Alors, pourquoi faites-vous cela ? Ils vont me mettre en prison, me juger. Je ne suis plus un homme jeune. Je n’ai rien fait de plus que les autres. Ce n’est pas juste.

Son ton pleurnichard agaça prodigieusement Malko.

— Ce n’est pas moi qui vous jugerai, fit-il. Je veux simplement que vous réapparaissiez, que l’on sache que vous n’êtes pas mort en 1945. Que vous êtes le Scharführer Rudi Guern, adjoint au camp N°1 de Treblinka.

Rudi Guern crispa ses poings :

— Mais les Juifs vont me tuer ! gémit-il.

Malko haussa les épaules.

— Peut-être, mais ce n’est pas mon affaire. Venez, sinon, je vous loge une balle dans chaque genou et je vous emporte sur mon dos…

Il l’aurait fait. Il n’éprouvait que du mépris pour l’ancien SS. Celui-ci fit un pas en avant et tenta d’agripper la chemise de Malko. La panique, une peur viscérale, déformait ses traits.

— Écoutez, je sais où se trouve quelqu’un qui vous intéressera beaucoup plus que moi. Un homme que le monde entier recherche : le Reichsleiter Martin Bormann. Je vous aiderai à le capturer.

— C’est vous que je veux, coupa sèchement Malko. Pour la dernière fois, je vous dis de venir.

Il se tourna vers Phœbé.

— Nous partons par la cocoteraie. La voiture se trouve dans le petit chemin à droite. Vas-y par le chemin normal. C’est plus sûr. D’accord ?

— D’accord, souffla la jeune fille.

Elle ne quittait pas Rudi Guern des yeux.

Malko poussa l’Allemand vers la porte et l’ouvrit.

— Je préfère vous ramener vivant, avertit-il. Mais je me contenterais d’un cadavre…

Ce n’était pas exactement vrai. Mais Rudi Guern n’était pas obligé de le savoir. L’Allemand sortit lentement, clignant des yeux devant la lumière et se retourna vers Malko.

— Laissez-moi partir, murmura-t-il, la voix un peu plus ferme. Sinon, mes amis me vengeront.

Malko le poussa brutalement avec le canon du pistolet.

— Marchez vite.

Ils partirent dans les cocotiers. Le cœur de Malko battait la chamade. Il avait réussi l’impossible : retrouver Rudi Guern que tout le monde croyait mort. Il restait à le ramener vivant à Kingston. Les autorités jamaïcaines allaient faire une drôle de tête.

L’Allemand marchait devant lui, en silence. De temps en temps, il se retournait vers Malko. Ses yeux bleus étaient affolés et son menton tremblait.

Il arriva le premier à la lisière de la plage. Malko le vit bander ses muscles, mais n’eut pas le temps de crier. Brusquement l’Allemand plongea la tête la première dans le sable, se releva et partit en courant en zigzag sur la plage.

Malko, empêtré dans les racines de cocotiers, perdit quelques précieuses secondes. Rudi Guern était déjà à trente mètres.

— Arrêtez, cria-t-il.

Il tira. Légèrement en avant pour que Guern puisse voir l’impact de la balle, puis se lança à son tour sur la plage. De loin on aurait dit deux enfants jouant à se poursuivre.

Rudi Guern ne s’arrêta pas, il détalait en zigzag comme un lapin traqué. Malko courait de toutes ses forces. Rudi mort ne lui était d’aucune utilité. Il tira encore une fois pour l’effrayer, mais l’autre accéléra encore.

La plage était déserte. Peu à peu la distance entre les deux hommes diminuait. Rudi se retournait plus fréquemment. Malko voyait ses pieds enfoncer lourdement dans le sable. Il s’épuisait. Pourvu que Phœbé attende avec la voiture.

Maintenant, il entendait le souffle oppressé de l’homme poursuivi, à dix mètres devant lui. Les deux hommes couraient parallèlement à la mer, presque les pieds dans l’eau.

Il y eut soudain un sifflement aigu et un petit « floc » dans l’eau, accompagné d’un geyser. Puis le bruit lointain d’un coup de feu. Malko tourna la tête vers la cocoteraie et aperçut le reflet métallique d’un fusil, entre les premiers arbres.

Ferenczi !

Il était parvenu à le suivre. Et il allait abattre Rudi Guern avant qu’il puisse l’emmener.

Cette idée décupla ses forces. En quelques mètres, il eut rejoint l’Allemand et il plongea dans ses jambes. Ils roulèrent tous les deux dans le sable humide. Rudi Guern se défendait furieusement en dépit de sa fatigue. De la bave coulait à la commissure de ses lèvres. Il avait vraiment couru jusqu’à l’épuisement. Par deux fois, il tenta d’enfoncer ses pouces dans les yeux de Malko.

Ils luttaient férocement sans un mot. Malko reçut un coup de genou au bas-ventre qui lui coupa le souffle. D’un coup de crosse, il étourdit son adversaire qui resta les bras en croix sur le dos, les cheveux mouillés par les premières vagues. Malko lui fit aussitôt un rempart de son corps. Janos Ferenczi ne l’abattrait pas, lui. Il chercha à apercevoir le Tchèque, mais le canon du fusil avait disparu. S’il avait une lunette, il aurait du mal à traverser la plage…

Rudi Guern ouvrit les yeux. Ils étaient vitreux. Sa poitrine se soulevait encore convulsivement.

— Tuez-moi ici, murmura-t-il. Cela gagnera du temps.

Malko le saisit par le devant de sa chemise :

— Guern, je ne vais pas vous tuer. Mais quelqu’un ici veut votre peau. L’homme qui vient de tirer sur vous avec un fusil. Votre seule chance de survivre est de faire exactement ce que je vous dis… écoutez-moi.

L’autre le regarda sans comprendre.

— Qui veut me tuer ? Pourquoi me protégez-vous ?

Malko était ivre de rage : collé contre l’Allemand, prenant bien soin de rester entre les cocotiers et lui, il cracha :

— Imbécile, si vous faites trois mètres sur cette plage à découvert, vous êtes mort. Il a un fusil à lunette. Il vous a raté une fois tout à l’heure, parce que vous couriez, mais il ne vous ratera pas deux fois.

» Je vais me lever et vous allez marcher derrière moi, jusqu’à la route, là-bas. Moi, je ne risque rien…

Rudi Guern secoua la tête, têtu :

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Je ne marche pas…

Malko insista :

— Si vous passez en jugement, vous risquez au plus cinq ans de prison. Et encore ! Si vous ne faites pas ce que je dis, vous serez mort dans cinq minutes. Tant pis pour vous, je me lève.

Il joignit le geste à la parole. Son ton devait être convaincant, car Rudi Guern se leva aussi de mauvaise grâce. Malko sentait son souffle court sur sa nuque. Il garda son pistolet plein de sable à la main. Mais à cette distance, il n’allait pas engager un duel contre un fusil à lunette. Il fit une prière silencieuse pour que Janos Ferenczi n’ait pas changé d’avis. Sinon, il allait lui économiser une cartouche…

Deux d’un coup…

Lentement, il commença à avancer, en tâchant de marcher perpendiculairement à la cocoteraie. C’était le seul endroit où Ferenczi pouvait se cacher. Il y avait deux cents mètres critiques à parcourir. Après, le Tchèque serait à portée de son pistolet. Il était bien décidé à s’en servir.

Les cinquante premiers mètres se passèrent bien. Rudi Guern. silencieux, marchait scrupuleusement dans ses pas. Son souffle redevenait plus régulier.

Les cocotiers n’étaient plus qu’à cent mètres devant eux. À leur gauche, il y avait le domaine des parents de Phœbé. Ce fut trop tentant pour Rudi Guern.

Brutalement, Malko fut projeté en avant. Rudi Guern lui avait fait un croche-pied, accompagné d’une manchette à la nuque. Il tomba lourdement, le visage dans le sable. Le temps de se relever, Rudi avait pris dix mètres d’avance. Il courait de toutes ses forces vers la maison. Malko cria :