— Couchez-vous, Rudi ! Couchez-vous !
L’Allemand courut encore plus vite. Cette fois, il ne zigzaguait plus, filant en ligne droite sur le sable sec.
À la lisière de la cocoteraie, il y eut un éclair lumineux. Malko tira au jugé, sur le reflet d’acier du canon du fusil. Mais il était trop loin. Rudi Guern parut cueilli par une main invisible. Stoppé net, il porta la main droite à son visage et tourna sur lui-même, avant de s’écrouler comme une masse. Lorsque Malko arriva près de lui, il ne bougeait déjà plus, couché sur le ventre. Il le retourna.
Une tache sanguinolente s’étalait à la place de son œil droit. La balle avait fracassé la tempe en arrachant l’œil, avant de pénétrer dans le cerveau. Rudi Guern ne s’était même pas vu mourir.
Maintenant, il gisait sur le sable, son unique œil ouvert, complètement inutile. Tous les efforts de Malko venaient d’être réduits à zéro. Ce dernier releva la tête. Le canon du fusil brillait toujours dans le soleil. Janos Ferenczi devait boire du petit lait.
Malko eut soudain une idée folle. Même mort, Rudi Guern pouvait lui servir. Cela dépendait de Phœbé.
Réunissant les deux mains du mort, il le souleva et parvint à le faire basculer sur son épaule et à se redresser. Rudi Guern était lourd et il enfonçait profondément dans le sable à chaque pas. Mais la rage le faisait avancer. La voiture avec Phœbé se trouvait à trois cents mètres.
C’était l’ultime chance de déjouer les plans de Janos Ferenczi. Et de sauver sa vie par la même occasion.
CHAPITRE XIII
Malko stoppa, épuisé, hors d’haleine. La sueur coulait dans ses yeux. Les cinq cents mètres qui le séparaient encore de la voiture semblaient cinq années-lumière. Le cadavre de Rudi Guern l’enfonçait dans le sable. Étrange ironie du sort. Après avoir poursuivi impitoyablement l’ancien SS, il le portait sur ses épaules comme un vieux camarade de combat.
Janos Ferenczi ne s’était plus manifesté. Calant le corps, il repartit. Chacun a une place pour mourir, mais qui aurait dit que celle du Scharführer Rudi Guern serait cette plage ensoleillée des Caraïbes, si loin de ses forêts bavaroises ?
Phœbé attendait près de la voiture. Lorsqu’elle vit Malko titubant sous le poids du cadavre, elle accourut.
Elle avait mis un blue-jean sale et un chemisier rayé où il manquait des boutons. Avec un petit cri, elle toucha la tête de l’Allemand.
— Il est mort ! balbutia-t-elle.
— On le dirait.
— Je n’ai jamais vu de mort, dit Phœbé d’un ton lointain.
Elle ne détachait pas ses yeux du cadavre. D’une main, Malko ouvrit la portière arrière de l’Hillman et le jeta à l’intérieur. Il dut replier les jambes pour pouvoir fermer la portière. Ses yeux dorés avaient viré au vert et un bourdonnement continu emplissait sa tête. Il n’en pouvait plus.
Il s’installa au volant et fit signe à Phœbé.
— Partons.
Elle s’assit à l’avant à côté de lui. Très lentement, elle posa sa longue main sur la cuisse de Malko. Il eut l’impression d’être en contact avec un fil électrique dénudé.
La jeune fille remua imperceptiblement le bassin, comme pour s’offrir. Sa main droite remonta jusqu’à la ceinture de son blue-jean et elle saisit l’extrémité de sa fermeture éclair.
Le grincement fit revenir Malko à la réalité. Il ôta vivement la main de Phœbé et tourna la clé de contact. Le moteur ronfla. Pendant quelques secondes le désir de Phœbé s’était communiqué à lui, intensément. À en avoir honte. Elle avait terminé son geste et il apercevait la peau bronzée de son ventre entre le chemisier et le pantalon ouvert.
— J’ai tellement envie, murmura-t-elle. Sa voix était encore plus rauque que d’habitude. Malko passa la première.
— Ce n’est pas le moment, dit-il d’un ton sec.
— Où allons-nous ? demanda-t-elle, un peu calmée.
Il roulait déjà en cahotant dans le chemin de terre, entre deux haies de bananiers.
— Où habite Rudi Guern ?
— À dix kilomètres d’ici, fit-elle. Vers Savannah la Mar.
— Montre-moi le chemin.
Elle le regarda, surprise.
— Mais pourquoi ?
Malko essuya la sueur qui coulait de son front et expliqua :
— Sais-tu s’il avait gardé des vestiges de son passé, des photos, des papiers d’identité, des lettres ?
Elle éclata d’un rire aigre :
— Bien sûr ! Il en était assez fier. Il m’a montré cent fois une photo de lui serrant la main du Reichsführer Heinrich Himmler au cours d’une prise d’armes. Il avait aussi son livret militaire, avec toutes ses décorations. Souvent il me disait :
Je suis un heimatlos, mais jadis, je faisais partie d’un corps d’élite.
Maintenant, il n’était plus qu’un cadavre trimballé au fond d’une voiture. Déjà, de grosses mouches tournaient autour du visage du mort.
— Où gardait-il tous ses papiers ?
Elle ne répondit pas immédiatement, étirant ses longs doigts un à un et les faisant craquer en regardant Malko en dessous, avec une expression à damner un évêque :
— Je ne sais pas… Je crois que je ne me souviens plus…
Elle n’avait pas remonté la fermeture éclair de son blue-jean. Malko dit brutalement :
— Pas de comédie, Phœbé. Je ne vous ferai pas l’amour. Et si vous continuez, vous allez prendre la plus belle paire de gifles de votre existence…
La jeune fille baissa la tête sans répondre, avec une moue d’enfant punie, puis dit d’une toute petite voix :
— Je sais où ils sont…
Malko s’exclama soudain :
— Mais, il va y avoir sa femme !
Phœbé secoua la tête.
— Non. Il l’a envoyée à Montego Bay. Sinon, elle l’aurait suivi quand il est venu me voir… Il n’y a que des domestiques qui me laisseront entrer. Ils me connaissent.
Ils roulèrent près de vingt minutes dans des chemins identiques bordés de bananiers ou de jungle. Çà et là, ils croisaient des cabanes de Jamaïcains isolées dans la nature. Enfin apparut au bout d’une haie de palmiers une maison basse et blanche en forme de L avec un patio fleuri et une pelouse merveilleusement verte. L’ensemble respirait le calme, le bonheur et la paix. À l’arrière de l’Hillman, le cadavre de Rudi Guern avait glissé de la banquette et s’était tassé par terre. Seul, un bras pointait, comme un signal de détresse, que Malko apercevait dans le rétroviseur.
Il arrêta la voiture à l’entrée du patio. Cela lui semblait presque trop facile. L’idée d’un piège l’effleura. Il se souvenait de la tête des invités chez Phœbé. À eux tous, ils devaient totaliser une vingtaine de condamnations à mort et quelques siècles de prison… Un jardinier jamaïcain leva la tête en entendant le bruit du moteur puis se replongea dans l’arrosage de ses orchidées. Malko effectua un demi-tour pour être prêt à repartir et dit à Phœbé :
— Vas-y toute seule. J’attends ici. Mais attention, si tu n’es pas là dans cinq minutes, je pars.
Elle le regarda, de la peur plein les yeux.
— Tu ne vas pas me laisser ici ?
— Je n’ai pas confiance en toi, avec tes idées bizarres, dit Malko plus doucement. Va vite.
Il regarda la longue silhouette d’échassier entrer dans la maison. Elle se retourna et lui sourit avant de disparaître.
Puis le temps passa très lentement. Le jardinier chantait un vieux chant d’esclave, nostalgique et syncopé. Deux grosses mouches bourdonnaient autour de la main raidie de Rudi Guern et la fade odeur du sang envahissait peu à peu la voiture.
Phœbé ressortit. Les mains vides.
Malko jurait déjà entre ses dents quand il vit son visage joyeux. En quatre enjambées, elle fut là. À peine dans la voiture, elle sortit de son chemisier une grande enveloppe brune et la jeta sur les genoux de Malko.