— Tout est là.
Elle riait, heureuse comme une gamine après une bonne farce.
L’enveloppe contenait un paquet de photos que Malko regarda rapidement. L’une d’elle lui arracha un sourire de satisfaction : en uniforme noir, Rudi Guern serrait la main de Heinrich Himmler, devant un parterre de SS. Difficile à truquer cela.
Il y avait aussi un livret SS, avec également la photo de Rudi Guern, son numéro et tout son état civil. Incontestablement, les photos représentaient toutes l’homme dont le cadavre se trouvait derrière eux.
Sans attendre plus, Malko rangea les papiers et démarra. Le plus dur restait à faire : sortir du pays avec le cadavre de Rudi Guern et Janos Ferenczi à ses trousses. Ce qui allait poser de sérieux problèmes. Pointilleux comme tous les pays jeunes, les Jamaïcains ne manqueraient pas de lui poser des questions. Difficile de jurer que Rudi Guern était mort de mort naturelle. Et il devait mettre le cadavre en sûreté. Dès que Ferenczi devinerait son plan, il ferait tout pour le contrer. Aux Caraïbes, le dollar était encore bien coté…
De nouveau, ce fut l’enchevêtrement des petits chemins de terre serpentant dans la jungle. Heureusement, Phœbé connaissait la région comme sa poche. Ils émergèrent sur la route goudronnée de Montego Bay une dizaine de kilomètres à l’est de Négril et des Sundowners.
Derrière eux, le corps de Rudi commençait à sentir abominablement. Malko fut soudain pris de nausée et arrêta la voiture sur le bas-côté herbeux. Phœbé sortit toute pâle. Elle semblait désemparée et sans défense. Malko cala le bras du mort de façon à ce qu’il ne soit plus visible de l’extérieur. Puis ils repartirent. Son plan était tracé : il allait tenter de sortir en fraude le corps de Rudi Guern, sans aller jusqu’à Kingston.
L’avion était exclu, il restait donc le bateau.
— Est-ce qu’il y a beaucoup de cargos qui relâchent à Montego Bay ? demanda-t-il à Phœbé.
Elle hésita :
— Je crois.
Malko roulait pied au plancher. Heureusement la circulation était pratiquement nulle. Il ne leur fallut pas plus d’une heure pour voir apparaître les premières maisons de Montego Bay. Malko s’arrêta dans un bazar. Tandis que Phœbé attendait dans la voiture il acheta trois grandes serviettes de bain qu’il disposa sur le corps de Rudi Guern.
Plus prudent quand même.
Un peu rassuré, il repartit pour s’arrêter devant le Red-Barrel.
— Attends-moi là, dit-il à Phœbé.
C’était l’heure creuse et le bar était vide. Le patron somnolait sur son tabouret. Il ouvrit un œil endormi et sauta de son siège en reconnaissant Malko.
Les deux hommes se serrèrent longuement la main. Mais Malko attendit le troisième rhum-et-ginger ale – le poison local – pour poser la question qui l’intéressait. Il approcha sa tête des cheveux crépus, sortit un billet de vingt dollars de sa poche, le posa sur le comptoir et demanda :
— Si vous aviez quelque chose à faire sortir du pays rapidement, sur un bateau par exemple, à qui vous adresseriez-vous ?
Le mulâtre le regarda avec une expression totalement abrutie. Comme s’il n’avait pas compris. Mais ses doigts avaient déjà saisi le billet. Sans regarder Malko, il laissa tomber lentement :
— Moi, j’irais au Shaw-Park Club. Près du port. Et je demanderais le « captain » Fred Perry…
Trois minutes plus tard. Malko était dehors. Pour retrouver une Phœbé folle de terreur. Plusieurs Noirs, attirés par cette Blanche seule, rôdaient autour de la voiture. Heureusement qu’ils n’avaient pas l’odorat fragile. Malko remonta et démarra, direction du port.
Le Shaw-Park Club était une espèce de hangar érigé sur un terrain vague, entre Gun Point Wharf et l’United Fruit Pier. Loin du Montego Bay touristique. La bâtisse de ciment armé, grande comme quatre cabanes à lapins était le havre des équipages de bananiers qui chargeaient sans arrêt, jour et nuit sur de vieux rafiots tellement pourris que leurs tôles s’effilochaient en poussière.
Malko arrêta l’Hillman dans Harbour Street, et inspecta les lieux. Un vieux Noir tout desséché, ses cheveux crépus tout blancs, fumait la pipe d’un air consterné devant la porte.
— Attends-moi là, dit Malko à Phœbé.
Avant d’entrer, il ôta le pistolet de sa ceinture et le glissa sous le siège. Moitié pour rassurer la jeune fille, moitié parce qu’il ne se souciait pas d’entrer dans un tel bouge avec une arme à feu.
Malko poussa la porte à claire-voie du Shaw Park Club, sous le regard intrigué du vieux Noir. Il était nettement trop bien habillé. Le brouhaha des cris et des conversations lui sauta à la figure comme une grenade. Heureusement que Phœbé ne l’avait pas accompagné… Son entrée aurait fait l’effet d’une bombe atomique. Un gros flic jamaïcain, un colt nickelé passé à même dans sa ceinture, son ventre débordant de toute part, essayait de faire tenir ses énormes fesses sur un tabouret près de l’entrée. Il sirotait avec une paille une bouteille de ginger-ale avec du rhum.
Des marins et des filles étaient assis en groupes compacts à de minuscules tables de bois crasseuses. Il y avait une piste de danse mais le spectacle était au bar. Une métisse, cambrée et callipyge, dansait une sorte de meringué, entièrement nue, le slip baissé sur les cuisses, accompagnée d’un chœur qui aurait fait rougir la patronne du Sphinx de Fedala.
Malko attrapa un barman noir par l’épaule et hurla pour dominer le tumulte.
— Fred Perry, tu connais ?
L’autre désigna du pouce une table près de la porte, trois hommes avec deux filles, très noires. Malko s’approcha et dit :
— Fred Perry ?
Un gros mulâtre avec une tête de cheval et un nez écrasé tourna légèrement la tête. Mais ses yeux extatiques ne quittèrent pas les cuisses de la fille qui dansait sur le bar. Malko eut l’impression de déranger un prêtre pendant l’élévation. Il se pencha à l’oreille du marin et souffla :
— Je cherche un type qui soit prêt à gagner mille dollars.
La phrase mit bien cinq minutes à atteindre le cerveau du mulâtre. On s’étonne qu’il y ait des naufrages… La main qui pétrissait la jambe de sa voisine attrapa Malko par le bras. Fred Perry gronda dans une horrible haleine de rhum au ginger :
— C’est pas des conneries ?
— Non, fit Malko, mais je ne veux pas discuter ici. Sortons.
Heureusement la danseuse avait terminé son numéro. Fred Perry se leva à regret. Il était plus petit que Malko, mais aussi large que haut, habillé d’un vieux T-shirt grisâtre et d’un blue-jean. Il ramassa une casquette incroyablement crasseuse et s’en coiffa, puis dignement il précéda Malko dehors.
Le vieux Noir à la pipe n’avait pas bougé. Ils firent quelques pas dans le terrain vague puis le mulâtre s’arrêta :
— Alors ?
Les fions fions de la boîte parvenaient encore faiblement. Intéressé, le Noir guignait du coin de l’œil les deux hommes. S’ils se battaient, il y aurait peut-être quelque chose à glaner.
— Vous avez un bateau ? demanda Malko.
Le pouce du mulâtre désigna un cargo bananier ancré à deux cents mètres du Pier United Fruit. Des Noirs chargeaient à la lumière de puissants projecteurs. Son aspect extérieur aurait fait honte à un bateau-lavoir.
— L’Oracabeza. Là-bas.
— C’est vous le capitaine ?
— Sûr.
— Vous partez quand ?
— Demain matin à l’aube. Avant si on a fini de charger.
— Pour où ?
— Galveston, Texas.
Malko le regarda bien en face.
— Vous voulez gagner mille dollars ?