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Fred Perry cracha par terre :

— Vous connaissez un type qui ne veut pas gagner un paquet de fric pareil ? Quelle est la combine ?

Ses gros yeux marrons fixaient Malko sans aménité.

— Il faut transporter quelqu’un jusqu’à Galveston, ou n’importe quel port américain.

Fred Perry traversa rapidement la pierraille et s’approcha de la voiture. Juste pour rencontrer le regard violet de Phœbé. Sa mâchoire en tomba. Malko se serait volontiers signé en voyant les pensées innommables qui passaient dans les yeux du mulâtre.

— C’est elle ? fit le mulâtre d’une voix étranglée. Mille dollars et ça !

C’était la plus belle affaire de sa vie.

— Ce n’est pas elle. C’est lui, fit froidement Malko ouvrant la portière arrière et arrachant la serviette qui couvrait le cadavre de Rudi Guern.

Fred Perry jura, ressortit la tête et se signa.

— Mais il est mort, fit-il à voix basse.

— Je ne vous avais jamais dit qu’il était vivant. Je ne paierais pas mille dollars, autrement.

Fred Perry se gratta la tête, rejetant sa casquette crasseuse en arrière :

— C’est dangereux ! Pourquoi vous voulez transporter un cadavre ?

— C’est mon affaire répliqua sèchement Malko. Ça vous intéresse ou pas ?

Il y eut une seconde longue comme un siècle, puis le mulâtre laissa tomber.

— Faut voir. Qu’est-ce que je vais faire après ?

— Vous le remettez à la police de Galveston, expliqua suavement Malko. Au FBI, ils seront ravis.

Cette fois, Fred Perry manqua s’étrangler !

— Aux poulets ! Non, mais vous êtes dingue ! Moi je croyais que c’était pour le balancer dans l’eau.

— Tsst, tsst, coupa Malko. J’y tiens beaucoup à ce cadavre. Si vous le balancez par-dessus, pas un sou.

Les gros yeux marrons perplexes allaient de la voiture à Malko.

— Y vont me faire les pires emmerdements, conclut le mulâtre.

— Je serai là, affirma Malko. Et je vous assure qu’ils ne vous causeront aucun ennui. Bien au contraire. Vous aurez peut-être même droit à une prime.

Fred Perry n’était visiblement pas convaincu. Malko tira de sa poche une liasse de dollars. Il n’avait pas tellement le temps de discuter :

— C’est oui ou c’est non ?

Fred Perry se métamorphosa instantanément. Comme si la main du Seigneur lui avait touché l’épaule. L’intensité de son regard aurait pu enflammer les billets verts.

— D’accord. Aboulez le pognon.

Un peu trop facile.

Malko se déplaça pour être plus dans la lumière. Il avait à la main une liasse de billets de cent dollars. Il les réunit et les déchira d’un coup sec, par le milieu. Fred Perry poussa un rugissement devant ce sacrilège, si fort que le Noir à la pipe tourna la tête vers eux. Mais déjà Malko lui tendait une des moitiés.

— Voilà pour maintenant. Vous toucherez les autres moitiés à Galveston. Cela ne sera pas difficile à recoller. Ainsi, vous n’aurez pas la tentation de jeter mon ami par-dessus bord avant.

Fred Perry avait pris les moitiés de billet et les regardait avec méfiance. Puis, presque à regret, il les enfouit dans la poche de son blue-jean après les avoir comptés soigneusement.

— Ah ! encore une chose, demanda Malko. Vous allez aller dans une pharmacie.

— Dans une quoi ?

Le mulâtre ouvrait des yeux comme des soucoupes.

— Une pharmacie. Pour acheter un grand bocal de formol et une seringue hypodermique. Je veux que ce mort arrive en bon état. Je l’emballerai moi-même…

— Ça vaut mieux, grogna le marin. Parce que ce sera plus de mille dollars pour un boulot pareil. Vous êtes un maniaque ou quoi ? C’est vous qui l’avez tué ce type-là, au moins.

— Même pas, fit Malko. Je veux que vous preniez livraison du corps maintenant. Comment faisons-nous ?

Perry hocha sa tête de cheval :

— On va aller au rafiot tout de suite. Je dois avoir des vieilles caisses. Ça fera l’affaire comme cercueil.

Malko remonta dans l’Hillman et Phœbé se serra contre lui pour laisser de la place à Fred Perry. Ce dernier jetait de temps en temps des coups d’œil perplexes au mort.

Visiblement, il ne comprenait pas pourquoi on se donnait tant de mal pour transporter un cadavre. Mais les dollars faisaient au fond de sa poche un petit matelas chaud et douillet.

Ils arrivèrent au pier de l’United Fruit. Un douanier jamaïcain salua le « captain » et laissa passer l’Hillman qui stoppa juste devant le bananier. L’Oracabeza était un abominable rafiot rouillé, au ras de l’eau. Des écailles de peintures rappelaient qu’il avait jadis été bleu. À l’arrière un pavillon dépenaillé et sale portait les couleurs du Panama. Autant dire rien.

— On va le sortir comme si c’était un ivrogne, dit Fred Perry.

Joignant le geste à la parole, il empoigna le corps déjà raide, le sortit de la voiture et le chargea sur son épaule. Il avait une force étonnante. Les membres raides de Rudi Guern le faisaient assez peu ressembler à un ivrogne mais aucun des Noirs écrasés sous le poids des régimes de bananes ne sembla s’en apercevoir.

Fred Perry s’engagea sur la passerelle entre deux porteurs et Malko suivit avec Phœbé.

La cabine du « captain » Perry était un peu plus crasseuse et un peu plus petite qu’une cellule de Sing-Sing. C’était d’une saleté repoussante. Perry dormait sans draps. Il étendit sans façon le corps sur sa couchette et s’épongea le front. La puanteur du cadavre ajoutait à peine à l’odeur sui generis des lieux.

— Je n’aime pas les morts, fit-il sombrement. On ne sait jamais.

— On ne sait jamais quoi ?

Le mulâtre eut un geste vague ouvrant sur des abîmes de superstition. Il ressortit de la cabine et revint quelques minutes plus tard.

— J’ai envoyé un type au drugstore, annonça-t-il.

Phœbé se tenait appuyée à la table minuscule, affreusement pâle, ne quittant pas le cadavre des yeux. La balle avait fait du dégât. Vilain.

Fred Perry les quitta pour aller chercher la caisse promise. Malko prit doucement la jeune fille par les épaules.

— Va sur le pont, dit-il. Ce n’est pas un spectacle pour toi.

Elle s’accrocha à lui.

— Non, j’ai peur, seule.

Le mulâtre revint en traînant une caisse qui avait dû contenir du coprah à en juger par l’odeur. Elle tenait tout juste dans la cabine. Perry farfouilla dans un tiroir et sortit un marteau et d’énormes clous.

— Attendons le formol, dit Malko.

Ils s’assirent tous les trois sur les rebords de la caisse, la couchette étant prise par le cadavre. Perry exhuma une bouteille de rhum sans étiquette, et but à la bouteille. L’Oracabeza craquait sans cesse. Qu’est-ce que cela devait être en mer…

Au bout de vingt minutes, un pas racla le pont et une voix appela : « Captain ». Perry monta l’échelle et redescendit avec un énorme bocal plein d’un liquide jaunâtre et un petit paquet.

— Voilà votre truc, fit-il à Malko. Amusez-vous, moi je veux pas voir ça.

Malko n’avait jamais embaumé personne.

Il prit la seringue hypodermique, de taille à faire des piqûres à un cheval et la remplit. Puis, surmontant son dégoût, il enfonça l’aiguille dans le cou du mort, et pressa lentement. Il vit le liquide pénétrer dans les tissus. Cela durerait bien le temps du voyage. Il était indispensable pour lui que le FBI puisse identifier, sans aucun doute possible, Rudi Guern.

Phœbé regardait, fascinée, l’opérateur. Celui-ci s’arrêta en sueur au bout d’une demi-heure. Le flacon de formol était vide. Malko empoigna la bouteille de rhum abandonnée par le « captain » et en vida une bonne goulée… Sale truc.