Il remonta à l’air libre et appela Fred, qui fumait appuyé au bastingage. À eux deux, ils tassèrent le corps dans la caisse. Il fallut pousser sur la tête pour que rien ne dépasse. Malko prit l’enveloppe brune contenant les papiers du SS et y ajouta une note manuscrite adressée au FBI. Il demandait de se mettre en rapport avec David Wise de la CIA à Washington expliquant que le corps était celui d’un criminel de guerre recherché depuis vingt-cinq ans.
Il posa l’enveloppe sur la poitrine du mort puis regarda Fred Perry clouer le couvercle à grands coups de marteau. Les dés étaient jetés.
— Dès que vous arriverez à Galveston, recommanda-t-il, contactez la police locale. Je serai là…
— Et les autres moitiés des billets ?
— Je vous les donnerai moi-même. À ce moment-là.
Ils remontèrent sur le pont. Malko serra la main de Fred Perry.
— À la semaine prochaine.
Le mulâtre les regarda descendre la coupée, les yeux fixés sur la silhouette de Phœbé. Malko, moins galant, aurait pu économiser mille dollars.
Celui-ci jeta un dernier coup d’œil au rafiot qui portait tous ses espoirs. Il essayait de deviner ce qu’avait fait Ferenczi depuis le meurtre de Rudi Guern. Ils remontèrent dans l’Hillman et quittèrent le pier, saluant le douanier. Malko prit aussitôt la route de l’aéroport.
— Nous quittons Montego Bay, annonça-t-il à Phœbé.
La jeune fille battit des mains. Puis, brusquement, son visage changea d’expression.
— Putch ! murmura-t-elle.
Malko la regarda sans comprendre :
— Quoi, Putch ?
— Mon chien, expliqua la jeune fille. Il est resté à Négril. Je ne peux pas partir sans lui.
Malko sourit, amusé.
— À New York, je t’en achèterai une douzaine. Tu pourras en faire un élevage…
Phœbé secoua la tête, butée, et renifla :
— Je ne partirai pas sans Putch. C’est mon seul ami. Ils vont le tuer quand je serai partie.
Ils étaient sortis de Montego Bay et roulaient sur Kent Avenue, le long du bord de mer. Dans l’obscurité, on apercevait vaguement la tache claire des rouleaux d’écume, à un demi-mile du rivage. L’aéroport était encore à deux miles. Dans son coin, Phœbé pleurait silencieusement.
Malko lui caressa le visage tout en conduisant. Il n’aurait jamais pensé qu’elle puisse être attaché à ce point à son horrible bête. Il est vrai qu’avec elle, tout était paradoxal.
— Ne pleure pas, dit-il gentiment. Dans quelques heures tu auras quitté la Jamaïque et une nouvelle vie commencera pour toi.
Elle ne répondit pas.
L’aéroport était petit et moderne, mais désert à cette heure tardive. Malko arrêta l’Hillman en face du hall.
— Viens, dit-il à Phœbé.
Elle secoua la tête et répondit d’une voix étouffée :
— Je préfère rester ici.
Il consulta rapidement le tableau d’affichage. Les vols quotidiens de la BWIA et de la Panam étaient déjà partis. Les Delta et la Mexicana n’avaient pas de vol. Il s’adressa à l’Information, où trônait une très jolie métisse au teint de cuivre.
— Vous avez un vol à six heures demain matin par Panam, gazouilla-t-elle. Pour Miami et New York.
C’était parfait. Il prit deux réservations et fit établir les billets. Dix minutes plus tard, il était de retour dans sa voiture. Phœbé n’avait pas bougé.
— Nous allons coucher ici, annonça-t-il.
Toujours pas de réaction. Même devant les billets bleus de la Panam. Il repartit et reprit Kent Avenue. Le premier hôtel qu’il trouva était le Chatam, en bord de mer et très en dehors de Montego Bay.
C’était d’ailleurs plutôt un motel qu’un hôtel. Il entra dans le parking et alla se renseigner à la réception. Pour douze dollars, on lui promit une chambre avec vue sur la mer. Il redescendit chercher Phœbé, toujours incrustée dans la voiture.
— Nous allons rester là jusqu’à demain matin ? demanda-t-elle.
Malko montait déjà la valise.
— Jusqu’à cinq heures exactement, dit-il. Ne manquons pas l’avion. Viens.
Il entra le premier et commença à remplir les fiches de police sous l’œil indifférent de la réceptionniste noire.
Soudain, il y eut un bruit de moteur dans le jardin. Pris d’un sale pressentiment, Malko bondit sur le perron.
Phœbé et la voiture avaient disparu.
CHAPITRE XIV
Il y eut un imperceptible craquement dans l’obscurité. Phœbé appela :
— Putch !
Aucun aboiement ne répondit. La jeune fille tâtonna pour trouver le bouton électrique. Un claquement sec mais rien ne s’alluma. Il ne s’était pas écoulé deux heures depuis qu’elle s’était enfuie de l’hôtel avec la voiture. Son cœur était remonté dans sa gorge avant de tomber d’un coup au fond de son estomac quand elle avait tourné la clé de contact.
C’était idiot ce qu’elle faisait. Putch n’était qu’un animal avec un cerveau minuscule. Mais elle avait pleuré si souvent en le tenant dans ses bras qu’il faisait un peu partie d’elle-même. Tout s’était bien passé jusqu’à maintenant. Alors, brusquement, elle eut peur, voulut battre en retraite.
C’était trop tard. Une main enserra sa gorge tandis qu’une autre la bâillonnait. Des doigts secs et durs. Phœbé se débattit, mais l’inconnu la poussa violemment sur le lit où elle tomba à plat ventre. Un objet froid et rond s’appuya sur sa nuque et une voix ordonna en allemand :
— Ne criez pas et ne vous défendez pas ou je vous tue tout de suite.
Phœbé sentit que l’inconnu lui ramenait les poignets derrière le dos et les ligotait avec ce qui lui parut être du fil électrique. De toutes ses forces, intérieurement, elle appelait Malko.
Malko qui se trouvait à soixante miles, au Chatam Hôtel. Elle ne comprenait pas ce qu’on lui voulait, mais elle avait peur.
L’homme la retourna sur le dos après lui avoir attaché les jambes et alluma la lampe à pétrole. Une petite boule sanglante gisait près de la porte ; Putch à qui on avait écrasé la tête à coups de pied.
Elle poussa un cri et voulut se lever. L’inconnu la repoussa brutalement et s’assit sur le lit. Elle était fascinée par ses yeux noirs incroyablement durs, et la grande cicatrice blanche qui partageait ses cheveux en deux.
— Je veux savoir où votre ami a porté le cadavre de l’Allemand ? demanda-t-il.
Phœbé le regarda, des larmes plein les yeux :
— Pourquoi avez-vous tué mon chien ? dit-elle plaintivement.
Janos Ferenczi la gifla à toute volée. Ses sanglots se turent brusquement et elle se mit à trembler. Elle avait peur. Ce n’était pas la première fois qu’on la battait, mais là, il n’y avait aucun érotisme, aucun lien entre elle et cet inconnu. Elle détenait un certain renseignement et il le voulait. Par tous les moyens. Il la gifla encore, aussi fort. Elle était déjà dans un état second. Il lui sembla qu’il répétait sa question, mais elle ne comprit pas…
Elle ne pensait qu’à une chose : prendre le cadavre de Putch dans ses bras pour le bercer une dernière fois.
Janos Ferenczi la regardait, les sourcils froncés par la réflexion. Il ne disposait pas de beaucoup de temps pour la faire parler et devait être relativement discret. Bien que personne ne fût venu depuis qu’il attendait Phœbé, il savait que la maison voisine était occupée. Il attendait dans le noir depuis quatre heures de l’après-midi. Une fois de plus, Malko n’avait pas réagi comme prévu en emportant le cadavre de Rudi Guern. Il ignorait totalement où il pouvait être. Sa seule chance c’était la fille. Elle devait revenir. Il fallait de la patience. Gérard, l’Allemand, patron du Sundowner, lui avait appris où elle habitait. Le reste avait été facile.