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Il sortit de sa poche une petite boîte et l’ouvrit. Elle contenait une seringue et un flacon plein d’un liquide incolore. Janos Ferenczi était un scientifique. Il savait qu’une séance de narcose est infiniment plus valable que l’arrachage de tous les ongles.

Il remplit la seringue avec le liquide : du sodium-amythal. Mieux que le pentothal. Provoque un relâchement de la volonté, et une sorte de dialogue avec l’interrogateur. Seul inconvénient, il n’agit qu’un quart d’heure. Après, il faut une bonne dose d’amphétamine pour réveiller le sujet.

La seringue remplie, il se pencha sur Phœbé, muette de terreur.

— Cela ne vous fera pas mal, dit-il. Mais ne bougez pas.

Phœbé ne pouvait détacher les yeux du cadavre du petit chien. Et c’était cet homme qui l’avait tué. Son cerveau était parcouru d’ondes concentriques et douloureuses. Elle savait qu’on voulait la faire parler, tout en ignorant ce qu’elle devait cacher. C’était horrible…

Elle éprouva une légère douleur dans le bras gauche. Il avait remonté la manche du chemisier et planté l’aiguille au-dessus du coude. Les quatre centimètres cubes de liquide mirent quelques secondes à pénétrer. Janos Ferenczi arracha l’aiguille d’un coup sec, la remit dans la boîte et attendit.

Phœbé n’avait pas bougé. Pendant la première minute elle n’éprouva rien. Puis une sorte de brouillard envahit son cerveau. Elle ferma les yeux et les rouvrit. Le corps de Putch semblait tout petit et très loin. Le visage de l’homme penché sur elle était sympathique et ouvert. Il demanda :

— Je m’appelle Janos. Quel est votre nom à vous ?

Cela ne pouvait pas être dangereux.

— Phœbé, dit-elle dans un souffle. C’est un drôle de nom, n’est-ce pas ?

Brusquement, elle se mit à transpirer à grosses gouttes. Elle avait l’impression que chacun de ses nerfs était un fil de fer électrifié rampant sous sa peau. L’ampoule éclairant la pièce lui parut éblouissante et, quand elle parla, il lui sembla que sa voix portait plus que d’habitude. Mais, en même temps, elle se sentait envahie d’une force surhumaine, démente.

Elle sentait qu’elle pouvait faire éclater ses liens, étrangler l’homme qui se tenait en face d’elle. Elle était dix fois plus forte que lui.

Mais elle ne bougea pas. Son cerveau ne transmettait plus d’ordre à ses muscles. C’était atroce, et Phœbé poussa un gémissement.

Janos Ferenczi regarda sa montre. Sept minutes déjà. Elle n’avait encore rien dit. Il suivait sur son visage les progrès de la drogue. Elle était angoissée, elle avait besoin de parler maintenant.

— Cela ne va pas ? demanda-t-il amicalement. À quoi pensez-vous ?

— Au bateau… commença Phœbé.

Puis quelque chose réagit dans les zones obscures de son subconscient et elle se reprit :

— Les bateaux. J’aime les bateaux et la mer.

Janos Ferenczi avait perçu le changement de la voix. Il insista :

— Vous avez vu un bateau aujourd’hui ? Avec votre ami Malko ?

Phœbé secoua la tête et ne répondit pas. La sueur coulait régulièrement sur son visage et ses yeux étaient presque révulsés. Le Tchèque changea de tactique :

— Pourquoi avoir emmené ce cadavre, c’était très lourd à porter…

— Nous l’avons mis dans la voiture, répondit machinalement Phœbé.

Puis le mécanisme se bloqua encore. De tout ce qui lui restait de volonté, elle luttait, avec l’impression de se battre dans du coton. Que fallait-il ne pas dire ? Que savait-il ? Il lui semblait que des heures s’étaient écoulées depuis que l’inconnu était entré dans sa vie.

Tout cela avait si peu d’importance…

Ferenczi jura à voix basse. Phœbé venait de basculer sur le lit, inconsciente. À toute vitesse, il reprit sa seringue et la remplit d’un liquide ambré contenu dans une petite ampoule : des amphétamines pour combattre l’effet hypnotique de la première injection. Pas indiqué pour le cœur et le cerveau. D’autant qu’il mettait une dose de cheval. Mais il fallait la réveiller.

Effectivement, Phœbé ouvrit les yeux quelques secondes plus tard. Ses pupilles avaient un éclat insoutenable.

De nouveau, elle avait l’impression d’être un objet brillant et électrique. Plus de fatigue, plus de douleur… plus de problèmes.

— Qu’avez-vous fait au bateau ?

Question idiote, voyons, ils avaient…

Et de nouveau la ronde. Que dire ? Que dire ?

* * *

Janos Ferenczi quitta la chambre de Phœbé trente-cinq minutes après l’arrivée de la jeune fille. Il savait tout ce qu’il avait besoin de savoir. Avant de partir, il détacha la jeune fille et l’étendit sur le lit. Elle n’était ni vraiment consciente, ni inconsciente, les yeux grands ouverts, le cerveau bouillant, le poul à 140. Dès qu’elle fut seule, elle courut au cadavre de Putch et le prit dans ses bras, poissant de sang ses longues mains. Plus rien n’existait que cette petite boule de poils déjà froide.

* * *

Malko arriva deux heures après le départ de Janos Ferenczi, après avoir perdu près d’une heure pour trouver une voiture de location. Il avait enfin hérité d’une Mustang louée au prix d’une Rolls. Partagé entre la rage et l’anxiété, il avait conduit à quatre-vingts miles sur la route étroite. Il arrêta la Mustang dans le chemin creux et s’avança vers la tour de Phœbé. Il eut un petit serrement de cœur en voyant l’Hillman. Donc Phœbé était là.

Il comprit aussitôt qu’il arrivait trop tard. Accroupie dans le coin le plus éloigné de la pièce, elle serrait le corps du petit chien mort contre sa poitrine, sans bouger, les yeux fixes. Il s’approcha et s’accroupit près d’elle.

— Phœbé.

Elle ne tressaillit même pas.

Il la prit par l’épaule, voulut la faire lever sans y parvenir, comme si elle était cimentée dans le sol. Ses yeux étaient dilatés et vitreux à la fois, avec un violet encore plus profond que d’habitude. Accroupi en face d’elle il chercha son regard :

— Phœbé, que s’est-il passé ? Qui est venu ?

Pas de réponse. Rien, pas une ombre dans les yeux.

Il voulut la prendre par la main.

— Venez, nous partons maintenant…

Rien. Une statue. Soudain, un bruit étrange et étouffé le fit tressaillir. Il mit plusieurs secondes à l’identifier : c’était le bruit du cœur de Phœbé-qui battait à un rythme forcené, retentissant dans le silence de la pièce. Alors, seulement, il vit les traces des deux piqûres sur l’avant-bras et il comprit : la fixité des yeux, l’état de coma hypnotique, le cœur déréglé…

Elle avait subi une séance de torture scientifique. Or, personne ne résiste à un interrogatoire sous narcose.

Une dernière fois, il la secoua, tenta de dissiper son apathie. Il aurait aussi bien parlé à une statue de sel.

Ses mains et son visage étaient brûlants. Son seul geste était de caresser automatiquement le pelage souillé de sang du petit chien. Malko l’examina attentivement. Certes il n’était pas médecin, mais il connaissait l’effet de la narcose sur des sujets peu équilibrés, comme Phœbé.

Elle semblait plongée dans une crise de schizophrénie, déclenchée par le choc des drogues. Il y avait neuf chances sur dix qu’elle ne retrouve jamais la raison, qu’elle n’arrive plus à communiquer avec le monde extérieur. C’était presque un réflexe d’autodestruction. Soumise à une pression mentale fantastique, elle s’était réfugiée dans la folie pour ne pas parler.