Mais, seul, Janos Ferenczi savait ce qu’elle avait pu dire. Le fait qu’il soit parti n’était pas bon signe.
Malko hésita. Il aurait voulu tenir sa promesse. Mais emmener Phœbé dans cet état était pratiquement impossible. S’il la forçait à bouger, elle risquait d’avoir une crise de folie furieuse…
Il la regarda une dernière fois et prononça son nom à voix basse. Ses yeux ne cillèrent pas. La gorge serrée, il sortit et referma la porte derrière lui. Pauvre Phœbé, elle ne quitterait pas Négril. Les extraordinaires yeux mauves le poursuivraient longtemps.
Dehors, le ciel scintillait d’étoiles. Des crapauds-buffles commençaient leur sérénade.
La détresse de Phœbé lui avait fait oublier un moment son propre problème. Mais il resurgissait maintenant plus aigu que jamais.
Où était Janos Ferenczi et que savait-il ?
Son premier réflexe fut de foncer à l’Oracabeza. Mais si, justement, Janos Ferenczi n’attendait que cela ? Il n’y avait qu’une route pour aller de Négril à Montego Bay. Le Tchèque pouvait l’attendre à l’entrée de la ville et le suivre. À cette heure, il n’y avait plus beaucoup de circulation.
Peut-être même attendait-il, dans le voisinage, pour suivre Malko dès maintenant…
Il mit en marche et repartit vers la grand-route. Négril était absolument désert, sauf un camion venant de Savanah la Mar qui se traînait à vingt à l’heure. Malko le doubla devant les Sundowners.
Et si Janos Ferenczi avait appris que le corps de Guern se trouvait sur l’Oracabeza ?
Il tenta de se raisonner. Que pouvait faire le Tchèque ? Fred Perry était de taille à se défendre. Évidemment, il pouvait toujours se faire acheter, mais il aurait peur. Et Ferenczi ne devait pas avoir une grosse somme sur lui.
Les phares blancs éclairaient les deux murailles vertes de l’épaisse végétation tropicale, coupée çà et là par un terrain de golf impeccable. Montego Bay n’était plus qu’à douze milles. Malko leva le pied.
C’était tentant d’aller jusqu’au pied de l’United Fruit. Roulant très lentement, il tourna un peu en ville puis enfila Harbour Street. De là, il voyait l’Oracabeza, toujours à quai. Le chargement était terminé et il n’y avait aucun mouvement à bord.
Malko regarda sa montre : deux heures et demie.
Dans quelques heures, le bananier allait appareiller avec le corps de Rudi Guern. Il fallait tenter la chance. Il accéléra et tourna dans Union Street pour rejoindre la route du bord de mer.
L’Hôtel Chatam était éteint et le veilleur de nuit mit cinq bonnes minutes à se réveiller.
Malko eut du mal à s’endormir. Le lit jumeau vide à côté du sien, le faisait penser à Phœbé. Les yeux mauves et fixes de la jeune fille dansaient au fond de la chambre comme une hallucination de mescaline. Enfin, à force de se tourner et de se retourner, il trouva le sommeil.
Malko fut réveillé par un affreux cauchemar : Janoz Ferenczi braquait sur lui un énorme pistolet automatique. Il voyait le doigt blanchir sur la détente.
Il se dressa en sursaut au moment où le Tchèque tirait, dans son rêve.
Il mit bien une seconde à se demander si la détonation était réelle ou s’il avait rêvé. Pour s’éclaircir les idées il alla jusqu’à la fenêtre et regarda la mer.
Une colonne de fumée noire montait d’un point situé à un mille de large, dans Mahœ Bay. Un navire qui brûlait.
Malko s’habilla à toute vitesse et se rua au port. Les piers étaient en révolution en dépit de l’heure matinale. Malko apprit rapidement que l’Oracabeza venait d’être déchiqueté par une explosion, peu après son appareillage. Il achevait de couler. La minibombe ultramoderne, de fabrication japonaise pas plus grosse qu’un roman relié, avait fait du bon travail.
Cette fois Janos Ferenczi avait gagné. À moins d’aller chercher dans l’estomac des requins le cadavre de Rudi Guern. Malko quitta le port. L’avion de New York partait dans une heure et demie. Il avait juste île temps de l’attraper.
CHAPITRE XV
L’employé de l’Immigration feuilleta son énorme registre après que Malko lui eut tendu son passeport. Mais au lieu de lui rendre le document immédiatement comme d’habitude, il décrocha son téléphone et composa un numéro intérieur.
— Bill est là ? demanda-t-il. Je voudrais qu’il vienne une seconde.
Sans rendre son passeport à Malko, il lui demanda :
— Voulez-vous attendre ici quelques instants, monsieur ? Il s’agit d’une simple vérification.
Malko obéit. Cela ne lui disait rien de bon, mais il avait assez d’ennuis comme cela. Il ne lui restait que quelques heures pour prendre une décision irrévocable : trahir ou ne pas trahir. Il n’attendit pas longtemps. Un grand type bronzé au visage avenant arrivait vers lui la main tendue.
— Bill Leyden. J’ai un message pour vous. Voulez-vous me suivre ?
Malko se retrouva dans un petit bureau clair avec Bill Leyden. Sur la porte il y avait un petit écriteau : « Fédéral Bureau of Investigation ». Le jeune homme lui désigna le téléphone.
— Il faudrait que vous appeliez Washington. Monsieur David Wise. Il a demandé que vous le contactiez dès votre retour aux USA.
Malko composa le numéro de la CIA : 351.11.00, un peu inquiet. Cette hâte ne lui disait rien de bon. Il eut d’abord le secrétaire de Wise, puis le patron de la Direction des plans.
— Où étiez-vous passé ? demanda-t-il immédiatement d’un ton peu amène.
Ce qui n’était pas dans ses habitudes.
— En Europe, répondit Malko évasivement. Vous avez reçu une lettre ?
Il y eut un petit silence, à l’autre bout du fil.
— Oui. Mais j’aimerais vous voir à ce sujet. À propos de votre voyage. Vous avez été en Grèce, je crois ?
Malko soupira :
— Je vois. Vous aurez du mal à croire à mon histoire quand je vous la raconterai…
David Wise toussa avant de demander :
— Vous n’avez pas l’intention de repartir, n’est-ce pas ?
C’était complet ! Malko dit d’une voix amère :
— Rassurez-vous. Je n’en ai pas la moindre envie. On m’enterrera ici.
L’autre sursauta :
— Comment ! Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Je vous expliquerai tout. Pour le moment je suis fatigué. Je viendrai demain à Washington.
Il raccrocha et se tourna vers Bill Leyden qui n’avait pas perdu un mot de la conversation.
— Je suppose que vous avez l’ordre de ne pas me lâcher d’une semelle ?
Le jeune agent du FBI rougit comme une jeune fille. Frais émoulu de Colombia University, il n’était pas encore habitué à la brutalité du monde parallèle des barbouzes.
— Heuh… non.
— Vous avez une voiture ?
— Oui.
— Eh bien, rendez-moi le service de m’emmener chez moi. Comme ça, vous serez tranquille. J’habite à Poughkeepsie, à soixante milles par la Taconit Parkway.
Un quart d’heure plus tard, après avoir récupéré la valise de Malko, ils roulaient sur le Whitestone Express Way, en direction du nord, dans la Ford grise du FBI. Ni l’un ni l’autre ne parlaient. Bill, par timidité. Malko parce qu’il réfléchissait.
Il était pris entre trois feux. Rudi Guern était vraiment mort, cette fois. Il restait Sabrina pour l’innocenter. Sabrina qui était peut-être au bout du monde ou au fond de l’Hudson. Mais qui était la seule à pouvoir témoigner. S’il la retrouvait.
Ils mirent près de trois heures pour atteindre Poughkeepsie. Bill Leyden se perdit dans le dédale de petits chemins menant à la villa de Malko après avoir quitté la route 52. Ils s’arrêtèrent enfin sur le petit terre-plein, dominant la vallée de l’Hudson.