Выбрать главу

— Vous pouvez aller vous coucher, fit Malko à Bill Leyden. Et dormir sur vos deux oreilles. Demain nous partirons pour Washington ensemble. Il y a plusieurs bons hôtels en ville.

Le jeune homme hésita. La conscience professionnelle eût voulu qu’il reste devant la villa. Mais Malko semblait totalement sincère et la perspective de dormir dans la voiture ne lui souriait pas. Malko le décida en assurant d’un ton enjoué :

— N’ayez pas peur, je ne m’envolerai pas.

Après une poignée de main vigoureuse, il fit demi-tour et redescendit la colline. Malko ouvrit sa porte et entra dans le vestibule obscur.

Son premier soin fut d’inspecter la villa pièce par pièce. Avec une énorme prudence. Rien ne semblait avoir été touché. Il souleva le capot de sa Falcon au cas où un aimable plaisantin aurait eu l’idée de relier un petit pain de dynamite au démarreur.

Rien.

Il allait se verser un verre de vodka « Krepkaia » lorsqu’un coup de sonnette timide brisa le silence.

Il prit son pistolet, qu’il passa dans sa ceinture sous sa veste, et sortit sur sa terrasse, derrière la villa. De là, il sauta sans bruit dans le jardin, franchit la clôture du voisin et remonta sur le terre-plein, devant les deux villas.

Sa voisine, Mme Astor, était devant sa porte, un paquet de courrier à la main. Malko se hâta de refaire le tour et de lui ouvrir. La grosse dame était tout sourire, et il la fit entrer quelques instants. Son mari travaillait à New York et elle s’ennuyait à mourir toute la journée.

— Voilà vos lettres, dit-elle. Personne n’est venu vous voir. Ah ! si, pourtant, les deux messieurs, mais je ne crois pas que c’était pour vous.

— Deux messieurs ? s’enquit Malko sur le qui-vive.

Est-ce que le FBI enquêtait déjà sur lui ?

Mme Astor en profita pour installer sa lourde masse sur un fauteuil en rotin. C’était toujours dix minutes de gagnées sur l’ennui.

— Ils sont venus il y a trois jours, expliqua-t-elle. Des messieurs très convenables. Ils cherchaient une villa à acheter par ici. La vôtre semblait les intéresser beaucoup. Mais vous ne vendez pas, n’est-ce pas ?

— Je ne pense pas, répliqua Malko, en laissant couler une gorgée de vodka le long de sa gorge sèche. Comment étaient-ils donc, ces deux messieurs ?

Mme Astor plissa ses yeux malicieusement :

— Ah ! je savais bien que cela vous intéresserait. Je crois que ce sont des étrangers. Ils avaient de l’accent. L’un d’eux est très grand, avec un nez busqué, comme un Indien. L’autre est blond, avec des yeux très bleus et une moustache. Un bien beau garçon. Un Scandinave, sans doute. Mais je me demande après tout, si…

Malko n’écoutait plus le bavardage de sa voisine. Sa mémoire fantastique revoyait les deux joueurs de banjo au bal de Carnaval du Bayerischer-Hof. Ceux qui avaient failli le tuer. Deux agents israéliens, il en était sûr. Donc, ils avaient retrouvé sa piste. Ils reviendraient s’ils n’étaient pas déjà là pour le guetter. Jamais ils ne croiraient à ses explications, surtout après la mort d’Isak Kulkin.

Il se leva et posa son verre :

— Merci, Mme Astor, je crois que je vais me reposer un peu.

Il n’était pas seul depuis dix minutes que le téléphone sonna. Il attendit plusieurs secondes avant de décrocher.

— Vous êtes enfin revenu.

C’était la voix sèche de Janos Ferenczi. La coïncidence était fortuite, mais désagréable. Le piège se refermait de tous les côtés.

— J’ai de bonnes nouvelles pour vous, dit Malko, ironiquement.

Le Tchèque eut un petit rire froid.

— Vous êtes enfin revenu à la raison !

— Les Israéliens ont retrouvé ma piste, dit Malko. Ils ne sont pas animés de bonnes intentions, c’est le moins qu’on puisse dire. Aussi, je pense que vous seriez habile en leur fournissant rapidement la preuve que je ne suis pas celui qu’ils recherchent. Sinon, tout votre bel échafaudage tombe par terre.

— Imbécile, hurla Ferenczi. Ils vont vous tuer ! Vous tuer !

Malko raccrocha. Puis se versa un second verre de vodka. Ferenczi ne céderait pas. Sa dernière chance, c’était Sabrina. C’est peut-être par là qu’il aurait dû commencer. Mais cela semblait impossible.

Où pouvait-elle bien être ?

Il repassa mentalement tous les événements de son cauchemar, depuis sa première rencontre avec Sabrina. Sa mémoire étonnante lui restituait les faits et les événements en bon ordre. Il arriva à l’intervention du capitaine Pavel Andropov, dit Martin, puis à son départ de New York.

Martin. Il analysait l’image mentale qu’il en avait gardée, avec une impression de malaise. Comme s’il oubliait quelque chose. Et soudain, la lumière se fit.

Les vêtements du Russe. Il n’était pas habillé comme un Américain. Ses pantalons, patte d’éléphant, son feutre grossier marron ainsi que son complet trop large devaient le faire remarquer partout.

Donc « Martin » n’était pas un clandestin. Il appartenait à un des organismes russes officiellement accrédités aux USA. Et probablement à New York.

L’ambassade russe étant à Washington, à New York, il n’y avait que deux organismes : l’Amtorg, agence commerciale, qui employait peu de personnel, et surtout la délégation permanente aux Nations Unies. Malko élimina l’Agence Tass. Elle n’employait que de vrais journalistes, informateurs du K.G.B.

Et s’il retrouvait Pavel Andropov, il arriverait peut-être à Sabrina.

Il y eut un bruit dehors sur la terrasse. Malko bondit de son fauteuil, éteignit la lumière. Puis il écarta doucement le rideau, pistolet au poing.

Un chat se promenait sur le plancher de bois. Décidément, il devenait trop nerveux.

La tentation lui vint d’appeler David Wise et de demander son aide. La CIA retrouverait Pavel Andropov plus facilement que lui. Mais, pendant ce temps, lui Malko jouerait le rôle de la chèvre dans la chasse au tigre, vis-à-vis des Israéliens.

Ce ne serait pas la première fois qu’un homme protégé par le FBI se ferait liquider.

Donc, il ne restait qu’une solution : disparaître, se cacher dans New York. Et chercher Martin. Dans une ville de seize millions d’habitants, il était plus facile d’échapper aux tueurs qui le pourchassaient qu’à Poughkeepsie.

De toute façon, il n’avait pas le choix. Et son tempérament le portait plus à la lutte qu’à la reddition.

Il reprit sa valise qu’il n’avait pas défaite. Heureusement, il lui restait beaucoup d’argent liquide.

Le temps de faire chauffer la Falcon, il avait tout fermé et jeté un ultime coup d’œil à la grande photo de son château qui trônait sur la cheminée du living-room. Quand pourrait-il s’y retirer ?

Bill Leyden allait avoir la première déception de sa vie professionnelle. Plus tard, Malko lui expliquerait qu’il ne fallait faire confiance à personne. S’il y avait un « plus tard ».

En sortant de Poughkeepsie, après avoir suivi la route 52 pendant un mile, il tourna brusquement dans un petit chemin qui menait à un cimetière de voitures, éteignit ses phares et attendit.

Aucune voiture ne se montra. Il reprit sa route et garda le pied au plancher jusqu’au Taconit Parkway.

* * *

La Bowery naît de l’union contre nature de la Troisième et de la Quatrième Avenue, à la hauteur de la 9e Rue, dans le bas de Manhattan. Elle continue jusqu’à Canal Street, où elle éclate dans le quartier polonais, en une multitude de ruelles nauséabondes.

Harlem, à côté, est hautement résidentiel. Bowery, c’est la caricature de l’Amérique, une avenue lépreuse séparée en deux par un terre-plein central, bordée de taudis, de terrains vagues, de cimetières de voitures, d’hôtels louches.