— Monsieur Jean-Louis, venez vite !
M. Jean-Louis n’eut pas le temps de se déplacer. Malko et Chris ne voulaient pas prendre de risque. Après tout, Sabrina, alias Diana Lynn, était un agent russe.
Chris brandit son 38 spécial et dit d’une voix de stentor, en s’avançant dans le salon :
— Qu’aucune de ces dames ne bouge. Police.
Un par un, il entreprit d’inspecter les casques de séchage d’où émergeaient des bustes en peignoir mauve.
Horrible.
Le premier contenait une vieille mémère qui ressemblait à un sapin fané, hérissée de bigoudis, avec des cheveux roses. Elle vit le pistolet et les yeux froids de Chris, poussa un cri perçant et se laissa glisser par terre, évanouie.
Chris continuait la tournée. Une forêt de bigoudis. Des jeunes, des vieilles, des laides, des belles. Toutes criaient, s’interpellaient, piaillaient. C’était la panique. Le coiffeur Jean-Louis s’accrocha à la veste du gorille.
— Monsieur, monsieur, supplia-t-il, vous allez me ruiner. Que cherchez-vous ? J’ai donné aux œuvres de la police, comme tous les ans.
Chris lui jeta, soupçonneux, sans arrêter son inspection :
— Je cherche une certaine Diana Lynn. Vous connaissez ?
— Miss Lynn ! Mais elle est partie. Depuis une demi-heure, au moins.
Le gorille n’était pas convaincu.
— Faut voir.
Il continua sa tournée. Malko, de son côté, s’était attaqué aux « shampouineuses » et aux cabines de beauté. Il passa le long du bac à shampooing, où macéraient les cheveux d’une dizaine de femmes, lavés à des sauces aux étranges couleurs. Une employée voulut lui barrer le passage :
— C’est interdit de venir ici, monsieur.
Heureusement, le spectacle était un vrai remède contre l’amour. Entre les masques de crème grasse et les cheveux de toutes les couleurs, l’odeur acide des teintures…
Mais Malko écarta fermement la fille en blouse blanche et ouvrit la porte de la première cabine-beauté.
Une jeune femme était étendue entièrement nue, sur le dos tandis qu’une employée lui nettoyait la peau à l’aide d’une sorte de pistolet projetant une fine vapeur d’eau. Elle leva la tête vers Malko : une jolie brune aux yeux clairs, qui ne se troubla nullement.
— Voulez-vous fermer la porte, monsieur, dit-elle, et dire à Jean-Louis de venir. Mes points noirs ne s’en vont pas…
Malko referma la porte. Les trois autres cabines étaient occupées par d’horribles débris en train de se faire masser, dont aucun n’aurait pu être Sabrina, même trente ans plus tôt. Démoralisant.
Chris Jones, entre-temps, avait découvert quelque chose. Il vint arracher Malko à son enfer rose.
— Elle est partie acheter des bas. Dans Fifth Avenue. Chez Van Réalt. D’après le pédé d’ici.
M. Jean-Louis se tordait les mains. Il en était tout décoiffé.
— Messieurs, je vous assure que mon salon est très bien fréquenté. Mlle Diana est une jeune fille très comme il faut.
— Eh bien ! on vous donnera une carte de faveur pour aller la voir griller sur la chaise, conclut Chris Jones, qui n’aimait pas les homosexuels.
Effondré derrière sa caisse, Jean-Louis murmurait :
— La chaise électrique ! Mais c’est horrible.
Les deux voitures remontaient déjà la 86e Rue vers Fifth Avenue et Central Park. Ils passèrent devant le San Régis en trombe, grillèrent le feu de la 58e, manquant un autobus de peu et stoppèrent au coin de la 57e et de Fifth Avenue. Van Réalt, boutique chic de lingerie féminine, avait une entrée dans les deux rues.
Malko entra par Fifth Avenue et Chris Jones par la 57e. Ils se rejoignirent au milieu du magasin. Sabrina n’était pas là. Une vendeuse laide comme les sept péchés capitaux s’approcha de Chris, tout sucre et tout miel.
— C’est pour un cadeau ?
Le gorille ne daigna même pas sourire :
— Où sont les cabines d’essayage ?
La vendeuse le regarda, suffoquée.
— Là, au fond, mais nous ne vendons que…
Chris et Malko ne l’écoutaient plus. Ils poussèrent une porte qui donnait sur un petit couloir. Six cabines, fermées par des rideaux, s’alignaient le long du mur. Chris ouvrit le premier rideau et pencha la tête à l’intérieur. Simultanément, Malko entendit le bruit retentissant d’une gifle et un hurlement. Chris bondit en arrière, la joue écarlate. Suivi à un dixième de seconde par une sculpturale négresse, en panties à fleurs, la poitrine nue, tenant son soutien-gorge à la main.
— Sale Blanc, hurla-t-elle. Vous n’oseriez pas faire ça à une Blanche, voyou !
De toutes ses forces, elle lui envoya un coup de genou dans le bas-ventre qu’il esquiva de justesse en pivotant sur place. Du coup, il empoigna les cinq autres rideaux et les tira.
Dans le concert de glapissements qui suivit, Malko tenta de prononcer le mot « police », sans aucun succès. La négresse invoquait pêle-mêle le Black Power, la Constitution, l’âme de feu Martin Luther King, trépignait, bavait, en pleine crise d’hystérie. Sans penser à remettre son soutien-gorge.
Les deux hommes battirent en retraite, pour éviter d’être écharpés, poursuivis par la négresse, toujours les seins au vent. Les vendeuses étaient groupées autour des deux flics. Ceux-ci expliquèrent, égrillards :
— C’est un contrôle de routine…
Folle de rage, la Noire saisit une poignée de chemises de nuit et les lança à la tête de Chris Jones.
— La fille est partie depuis vingt minutes, expliqua paisiblement l’un des sergents. Avec des paquets. Elle a dû rentrer chez elle.
D’ici qu’ils la trouvent tranquillement gardée par le FBI.
— Retournons à la 52e Rue, ordonna Malko.
La négresse s’accrocha à lui, jusque sur le trottoir.
— Je vais vous faire arrêter, cria-t-elle. On n’est pas dans le Sud, ici. Vous m’avez déshonorée.
Les passants commençaient à s’attrouper. Les seins de la fille, magnifiques et fermes, vibraient au rythme de sa rage. L’un des deux policiers en uniforme fit demi-tour.
— Young lady, si vous ne rentrez pas immédiatement dans ce magasin, je vous arrête pour outrage public à la pudeur.
— Oh !
Elle resta là, les bras ballants, suffoquée, avec de grosses larmes dans ses yeux marrons. Ce fut la dernière vision qu’en emporta Malko, alors que la Continental s’élançait dans Fifth Avenue.
Diana Lynn était de bonne humeur. Elle aimait l’Amérique où tout était fait pour les femmes. Elle adorait se sentir désirée par les hommes. Souvent, le soir, avant de s’endormir, elle se remémorait tous les regards qui s’étaient posés sur elle dans la journée. Elle avait hâte de mettre les dessous qu’elle venait de s’offrir. En ce moment, elle vivait une période de calme et en profitait pleinement, sachant que cela ne durait jamais longtemps.
— Arrêtez-vous devant le 425, dit-elle.
Il recommençait à pleuvoir et elle ne voulait pas gâcher sa mise en plis.
Le taxi stoppa, et elle chercha dans son sac un billet d’un dollar. Elle baissa la glace pour appeler le portier, afin qu’il vienne l’abriter sous sa grande ombrelle, pendant que le chauffeur lui rendait sa monnaie.
Soudain, elle se sentit paralysée. Le portier, au fond du hall, regardait fixement le taxi et la désignait à un homme en civil, massif, avec un chapeau foncé et un imperméable noir. Cela dura une fraction de seconde. Diana Lynn avala sa salive et parvint à dire au taxi :