— Attendez, j’ai changé d’avis. Déposez-moi au Racket Club.
Le Racket Club était le dernier building de la rue. Extrêmement sélect. De sa cour, un escalier donnait directement sur East River Drive, en contrebas.
Diana Lynn se sentait très calme tout à coup. Elle avait toujours su que cela pouvait arriver. Elle savait ce qu’elle avait à faire.
Le taxi s’arrêta dans la cour du Racket Club. Diana descendit sans attendre la monnaie, emportant ses paquets. En courant, elle alla jusqu’à l’entrée du club. Le portier galonné s’inclina devant elle.
— Voulez-vous prendre ceci, demanda-t-elle, en tendant ses paquets. Je paie mon taxi et je reviens.
L’homme rentra se mettre à l’abri. Diana remonta les cinq marches, tourna à gauche et s’engouffra dans le petit escalier menant à l’East River Drive. Dix secondes avant que les deux hommes du FBI fassent irruption dans la cour.
Le portier du Racket Club, ahuri, tenait toujours les paquets à la main :
— Je ne comprends pas, dit-il. Une dame m’a donné ça et elle a disparu…
Le lieutenant du FBI jurait tout ce qu’il savait. Il retourna en courant à la voiture pour diffuser le signalement de Diana, tandis que son second se jetait dans l’escalier.
Diana Lynn avait retiré ses chaussures à hauts talons pour courir plus vite sous la pluie. East River Drive était en sens unique, remontant vers le nord. Elle ne disposait que de quelques secondes d’avance.
Elle courut cent mètres jusqu’à Peyton Place. La chance était avec elle. Un taxi était arrêté en train de débarquer quelqu’un.
Malko et Chris arrivèrent dix minutes après la disparition de Diana Lynn. Le lieutenant du FBI ne savait plus où se mettre.
— Cette femme est en danger de mort, dit Malko. Son premier geste va être de contacter ses chefs. Ceux-ci, s’ils ne peuvent la faire sortir du pays, vont la tuer. En ce moment, elle est quelque part dans Manhattan. Ferenczi. puisqu’il a un passeport diplomatique, a une adresse officielle. Trouvons-la.
Le lieutenant, qui s’appelait Walker, se précipita au téléphone. Durant cinq minutes, Malko le vit gesticuler à travers les parois transparentes de la cabine. Il revint, un bout de papier à la main :
— Janos Ferenczi habite dans la 34e Rue, l’immeuble de la délégation tchécoslovaque aux Nations unies, annonça-t-il.
Malko jura à voix basse. Impossible de perquisitionner dans un building protégé par le secret diplomatique.
— Attendez, fit le lieutenant Walker. On peut faire quelque chose.
Il baissa la voix.
— Nous avons une écoute permanente sur les lignes téléphoniques de l’immeuble. Tout est enregistré. Je viens de prévenir le central. Si la fille appelle, nous le saurons et nous la localiserons.
Malko soupira.
— Priez pour qu’elle appelle ! Et faites surveiller l’immeuble. Si elle y pénètre, c’est fichu.
— C’est déjà fait, assura le lieutenant.
— Attendons alors. Ou plutôt allons là-bas.
La mission tchécoslovaque occupait les deux étages d’un petit hôtel particulier assez délabré. Heureusement, il n’y avait qu’une sortie. Lorsque la Lincoln Continental passa lentement devant, le lieutenant Walker montra une camionnette de la Compagnie Con Edison, arrêtée juste en face de l’immeuble.
— Ce sont nos hommes.
La Continental stoppa un peu plus loin. Un par un Malko, Chris Jones et le lieutenant montèrent dans la camionnette jaune.
À l’intérieur, c’était un véritable laboratoire. Trois caméras avec des téléobjectifs, des émetteurs-récepteurs de radio, deux téléphones, un véritable râtelier d’armes avec une panoplie de gilets pare-balles ! Sans compter les équipements que Malko n’identifia pas.
Quatre agents du FBI s’y trouvaient. L’un d’eux avait un casque et était relié en permanence à la centrale du FBI.
— Rien encore, annonça-t-il. La fille ne s’est pas montrée ici.
Ils s’installèrent tant bien que mal. Toutes les cinq minutes, les bus faisaient trembler la chaussée. L’immeuble en face semblait mort.
Soudain, l’homme aux écouteurs leva la main :
— Attention ! Un appel pour M. Ferenczi. Deux minutes passèrent, interminables. Les computers du FBI recherchaient l’origine de l’appel, électroniquement. Enfin l’agent qui avait les écouteurs, annonça :
— La personne se trouve dans une cabine publique de Bloomingdale, Fifth Avenue.
De nouveau, ce fut la cavalcade jusqu’à la Lincoln. Le lieutenant Walker n’arrêtait pas de donner des ordres dans le radio-téléphone de la voiture de luxe.
— Cent cinquante agents vont quadriller le quartier, annonça-t-il.
Malko hocha la tête. C’était chercher un diable en enfer ! À cette heure de l’après-midi, trouver une jeune femme élégante dans Fifth Avenue !
Et où était Ferenczi ?
CHAPITRE XVIII
La Cinquième Avenue grouillait d’une foule élégante et pressée. La pluie venait de cesser et toutes les femmes qui s’étaient réfugiées chez Bloomingdale, Lord and Taylor ou Saks, en profitaient pour reprendre leur shopping.
Diana Lynn poussa la porte tournante de Bloomingdale et commença à descendre l’avenue. Elle avait acheté des bas neufs et s’était changée dans les toilettes du magasin. Maintenant, elle se sentait mieux. Avec pourtant, une pointe d’angoisse au cœur. Tout pouvait être un danger pour elle. Elle vivait désormais dans un monde hostile. Sans faux papiers, presque sans argent, elle ne pouvait sortir de New York. Tous les endroits où elle aurait voulu se rendre étaient certainement surveillés.
Elle s’attarda une minute devant la vitrine de Tiffany’s. Les bijoux valant des centaines de milliers de dollars scintillaient ironiquement derrière la vitrine blindée, comme pour la narguer.
Puis elle reprit son chemin : dans la foule, elle se sentait relativement en sécurité.
À côté de la Librairie Doubleday, il y avait une pimpante cafétéria. Diana Lynn y entra et commanda un milk-shake. Dans un quart d’heure, elle rappellerait Janos Ferenczi. Elle n’avait pas encore vraiment peur. Le Tchèque lui inspirait une confiance totale. Au fond, c’était plutôt un mauvais moment à passer.
Elle dégusta sa friandise lentement, puis sortit une pièce de dix cents de son sac et alla au taxiphone, au fond. Elle appelait sur la ligne directe. Cette fois, la voix qui lui avait déjà répondu était tendue :
— Où êtes-vous ?
— Sur Fifth Avenue. Dans…
— Ne donnez pas de précision, cingla l’autre. Dans une demi-heure, marchez le long de l’avenue, entre la 50e et la 56e. Nous vous récupérerons.
Il raccrocha avant qu’elle ait eu le temps de demander des explications. Elle était un peu inquiète quand même. Qu’arrivait-il aux agents brûlés ? Elle avait entendu raconter toutes sortes d’histoires horribles, sans vouloir les croire. Après tout, elle avait toujours bien fait son travail. Ce qui arrivait n’était pas de sa faute. Pour se donner du courage, elle commanda un Martini.
Le barman eut un sourire étincelant et désolé :
— Nous ne servons pas d’alcool, madame.
Elle se rabattit sur un thé, qu’elle goûta à peine. Soudain, elle ne pouvait plus rien avaler, tant sa gorge était serrée. Elle laissa passer dix minutes, se leva et paya. Seule cliente de la cafétéria, elle risquait de se faire repérer.
Elle sortit dans Fifth Avenue juste au moment où une voiture de police blanche et verte passait à petite allure le long du trottoir. Un haut-parleur était fixé sur son toit et l’appareil crachait des mots qui tétanisèrent Diana Lynn. Une voix d’homme grave répétait d’un ton monocorde.