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Francine Latour aussi avait le téléphone. Maigret appela son appartement, bien décidé à se taire et à raccrocher aussitôt si on répondait. Mais, comme il s’en doutait, elle n’était pas chez elle.

— Tu veux aller là-bas, Janvier ? Prends quelqu’un de très adroit avec toi. Il ne faut à aucun prix attirer l’attention.

— On fait une visite discrète de l’appartement ?

— Pas tout de suite. Attendez que je téléphone. Que l’un de vous deux se tienne dans un bar, à proximité. Qu’il appelle ici pour donner son numéro.

Il fronçait les sourcils, cherchant à ne rien oublier. On était revenu de chez Citroën avec un résultat au moins : Serge Madok y avait travaillé pendant près de deux ans.

Il passa chez les inspecteurs :

— Écoutez, mes enfants, j’aurai sans doute besoin de beaucoup de monde ce soir ou cette nuit. Il vaudrait mieux que vous restiez tous sur le tapin. Allez manger à tour de rôle dans le quartier, ou bien faites monter des sandwiches et des demis. À tout à l’heure. Tu viens, Colombani ?

— Je croyais que tu dînais avec Marchand ?

— Tu le connais aussi, non ?

Marchand, qui avait débuté comme vendeur de contremarques à la porte des théâtres, était maintenant un des personnages les plus connus de Paris. Il avait conservé une allure vulgaire, un parler cru. Il était au restaurant, les coudes sur la table, un large menu à la main ; au moment où les deux hommes arrivaient, il disait au maître d’hôtel :

— Quelque chose de léger, mon petit Georges... Voyons... Tu as des perdrix ?...

— Au chou, monsieur Marchand.

— Asseyez-vous, mon bon. Tiens ? La Sûreté nationale est de la fête aussi. Un troisième couvert, Georges chéri. Qu’est-ce que vous dites de perdreaux au chou, vous deux ? Attendez ! Avant ça, des petites truites, au bleu. Elles sont vivantes, Georges ?

— Vous pouvez les voir dans le vivier, monsieur Marchand.

— Quelques hors-d’œuvre, pour nous faire patienter. C’est tout. Un soufflé pour finir, si tu y tiens.

C’était sa passion. Il faisait, même seul, des repas semblables midi et soir. Encore était-ce ce qu’il appelait manger légèrement, sur le pouce. Peut-être, après le théâtre, irait-il souper ?

— Alors, mon bon, qu’est-ce que je peux faire pour vous ? Il n’y a rien qui cloche dans ma boîte, j’espère ?

Il était trop tôt pour parler sérieusement. C’était au tour du sommelier de s’approcher, et Marchand mit quelques minutes à choisir les vins.

— Je vous écoute, mes enfants.

— Si je vous dis quelque chose, vous saurez vous taire ?

— Vous oubliez, mon gros, que je suis sans doute l’homme qui connaît le plus de secrets à Paris. Pensez que je tiens le sort de centaines, non de milliers de ménages entre mes mains. Me taire ? Mais je ne fais que ça !

C’était drôle. En effet, il parlait du matin au soir, mais c’était exact qu’il ne disait jamais que ce qu’il voulait bien dire.

— Vous connaissez Francine Latour ?

— Elle passe dans deux de nos sketches avec Dréan.

— Qu’est-ce que vous en pensez ?

— Que voulez-vous que j’en pense ? C’est une poulette. Reparlez-m’en dans dix ans.

— Du talent ?

Marchand regarda le commissaire avec un étonnement comique.

— Pourquoi voudriez-vous qu’elle ait du talent ? Je ne connais pas son âge exact, mais cela ne dépasse guère vingt ans. Et elle est déjà habillée chez les couturiers, je crois même qu’elle commence à avoir des diamants. En tout cas, la semaine dernière, elle est arrivée avec un vison sur le dos. Qu’est-ce qu’il vous faut de plus ?

— Elle a des amants ?

— Elle a un ami, comme tout le monde.

— Vous le connaissez ?

— Je voudrais bien voir que je ne le connaisse pas.

— Un étranger, n’est-ce pas ?

— À l’heure qu’il est, ils sont tous plus ou moins étrangers, à croire que la France ne fournit plus que des maris fidèles.

— Écoutez-moi, Marchand. C’est infiniment plus grave que vous ne pouvez le penser.

— Quand est-ce que vous le bouclez ?

— Cette nuit, je l’espère. Ce n’est pas ce que vous croyez.

— En tout cas, il en a l’habitude. Si je me souviens bien, il a passé deux fois en correctionnelle pour chèques sans provision ou quelque chose dans ce goût-là. Pour le moment, il paraît à flot.

— Son nom ?

— Tout le monde, dans les coulisses, l’appelle M. Jean. Son vrai nom est Bronsky. C’est un Tchèque.

— Sans provision, acheva Colombani, tandis que Maigret haussait les épaules.

— Il a tripoté un certain temps dans le cinéma. Je crois qu’il s’en occupe encore, poursuivait Marchand, qui aurait pu réciter le curriculum vitae de toutes les personnalités parisiennes, y compris les plus faisandées. Un beau garçon, sympathique, généreux. Les femmes l’adorent, les hommes se méfient de sa séduction.

— Amoureux ?

— Je crois. En tout cas, il ne quitte guère la petite. On prétend qu’il en est jaloux.

— Où croyez-vous qu’il soit à cette heure-ci ?

— S’il y a eu des courses cet après-midi, il y a des chances pour qu’il y soit allé avec elle. Une femme qui, depuis quatre ou cinq mois, s’habille rue de la Paix et qui portait un nouveau vison ne se lasse pas des champs de courses. Pour le moment, ils doivent prendre l’apéritif dans quelque bar des Champs-Elysées. La petite ne passe qu’à neuf heures et demie. Elle arrive au théâtre vers neuf heures. Ils ont donc le temps d’aller dîner au Fouquet’s, au Maxim’s ou au Ciro’s. Si vous tenez à les trouver...

— Pas maintenant. Bronsky l’accompagne au théâtre ?

— Presque toujours. Il la conduit dans sa loge, traîne un peu dans les coulisses, s’installe au bar. dans le grand hall, et bavarde avec Félix. Après le deuxième sketch, il la rejoint dans sa loge, et dès qu’elle est prête, il l’emmène. C’est rare qu’ils n’aient pas un « cocktail party » quelque part.

— Il habite avec elle ?

— Probable, mon bon. Ça, c’est plutôt à la concierge qu’il faudrait le demander.

— Vous l’avez vu ces derniers jours ?

— Lui ? Je l’ai encore vu hier.

— Il ne vous a pas paru plus nerveux que d’habitude ?

— Ces gens-là, vous savez, sont toujours un peu nerveux. Quand on marche sur la corde raide... Bon ! Si je comprends bien, la corde est en train de casser. Dommage pour la petite ! Il est vrai que, maintenant qu’elle est nippée, cela ira tout seul et qu’elle a des chances de trouver mieux.

Tout en parlant, Marchand mangeait, buvait, s’essuyait la bouche de sa serviette, saluait familièrement des gens qui entraient ou qui sortaient, trouvait encore le moyen d’interpeller le maître d’hôtel ou le sommelier.

— Vous ne savez pas comment il a commencé ?

Et Marchand, à qui les petits journaux de chantage rappelaient volontiers ses propres origines, de répliquer assez sèchement :

— Ça, mon gros, c’est une question qu’on ne pose pas à un gentleman.

Il voulut bien renchaîner quelques instants plus tard :

— Ce que je sais, c’est qu’il a tenu à un certain moment une agence de figurants.

— Il y a longtemps ?

— Quelques mois. Je pourrais m’informer.

— C’est inutile. Je voudrais même que vous ne fassiez, surtout ce soir, aucune allusion à notre conversation.

— Vous venez au théâtre ?

— Non.

— J’aime mieux ça. Je vous aurais prié de ne pas procéder à votre petite affaire chez moi.

— Je ne veux courir aucun risque, Marchand. Ma photo et celle de Colombani ont paru trop souvent dans les journaux. L’homme est assez fin, d’après ce que vous en dites et d’après ce que j’en sais, pour flairer n’importe lequel de mes inspecteurs.