Le rendez-vous avec lord Simons eut lieu le lendemain matin à onze heures, au premier étage de l’énorme bâtisse qui abritait tous les services de la T.A.S.A. dans Oxford Street.
Le bureau du président directeur général avait des dimensions énormes. Il foula de ses pieds un authentique Persan qui couvrait tout le parquet. Derrière une table de travail aux pieds massifs et sculptés, un homme se leva doucement.
— Vous êtes à l’heure, mister Kovask. Je vous en remercie.
Puis il se donna une claque sur sa cuisse droite avant de s’asseoir. L’Américain avait compris, avant qu’il ne lui fournisse une explication.
— Blessure de guerre. Celle de 14–18 évidemment. J’ai été amputé et je porte une jambe artificielle.
— Prenez un siège.
Il poussa vers son visiteur sa boîte de cigares dignes de contenter Churchill lui-même.
— Je vous écoute.
Depuis son réveil, Kovask avait retourné la question sur toutes ses faces, et ce n’est que dans le taxi qu’il avait pris la décision de jouer franc jeu, selon une habitude qui lui était chère et qui ne lui avait donné que de bons résultats.
— Mon histoire risque de vous paraître un peu longue et surtout incroyable. Je vous demande de ne pas me prendre pour un fantaisiste et de me croire sur parole.
— Allez-y.
Kovask commença avec Ugo Montale et termina sur l’arrestation d’Alberti, après avoir passé rapidement sur les différents détails. Lord Simons, imperturbable, l’écoutait, les yeux dans yeux, très droit dans son fauteuil de travail, les mains à plat sur son bureau. Quand l’Américain se tut, il s’écoula une bonne minute de silence feutré dans la grande pièce où ne pénétrait aucun bruit extérieur.
— Si je vous ai bien compris, dit lord Simons, un réseau parfaitement organisé se sert de mon école pour glaner des renseignements dans l’Europe entière, organiser des attentats et des sabotages ? Et maintenant que nous comptons nous installer en Amérique, nous allons exporter cette monstruosité dans votre pays ?
Le lieutenant commander inclina la tête. Il avait décelé dans la voix du président directeur général une immenses émotion. Le vieillard ouvrit un tiroir, en sortit un livre relié de peau noire.
— Ceci est l’histoire de cette école. Des extraits figurent dans nos brochures de propagande. Cette maison a été fondée par mon grand-père, il y a soixante-dix-huit ans. Au début, c’était une institution destinée à donner un enseignement sérieux aux malades, aux paralysés qui ne pouvaient fréquenter normalement une école. Mon père, quand il prit la succession, comprit l’importance qu’allait avoir l’enseignement technique et scientifique et orienta la maison dans ce sens. En Angleterre, nous sommes une institution aussi connue qu’Oxford ou Cambridge, pour vous donner un aperçu de notre standing, comme s’expriment les gens d’aujourd’hui.
Il tira doucement sur son cigare.
— Je suis disposé à faire le maximum pour extirper le démon et le faire pendre. Quels sont vos projets ?
— Tout d’abord je voudrais vous poser quelques questions. Depuis quand avez-vous des filiales à l’étranger ?
— Paris, 1948, Rome, 1950.
— Donc tout de suite après la guerre ?
— Oui. L’idée n’est d’ailleurs pas de moi. Avec le développement des affaires, j’ai constitué un bureau d’études du marché, et c’est sur le conseil de ce dernier que j’ai accepté ces filiales. Kovask n’hésita plus.
— Est-ce que Thomas Hacksten fait partie de ce bureau d’études ?
Lord Simons leva un de ses sourcils blancs. Ses cheveux l’étaient également, ce qui donnait beaucoup de pittoresque à son visage rose.
— Vous le connaissez ? C’est le chef de ce bureau d’études. Il est aussi secrétaire général de la société.
La gorge de Kovask se sécha. Il avait peur que tout aille beaucoup trop vite maintenant.
— Est-il à Londres, en ce moment ?
— Non. Le pauvre garçon, il n’est d’ailleurs pas très jeune, puisqu’il a cinquante-deux ans, me paraissait très déprimé ces derniers temps. Je lui ai ordonné de partir durant un mois. Je crois qu’il se trouve en Italie. J’ai eu une carte, voici huit jours, je crois.
Soudain, il se rebiffa :
— Mais, est-ce lui que vous accusez ? Parce qu’il a eu l’idée de ces agences européennes ?
— Je ne l’accuse pas. Je crois que j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Lord Simons se figea.
— Allez-y, dit-il d’une voix ferme.
— Dans la cave d’Alberti à Rome, un cadavre est enterré. J’ai retrouvé ceci dans une autre partie de la cave.
La longue main robuste du lord prit le briquet et le regarda longuement.
— C’est bien le sien. Je le lui ai offert pour ses trente années de travail auprès de moi. Non, Thomas n’était pas coupable. Je vous assure qu’il ne pouvait l’être.
Son émotion faisait trembler sa voix et, durant quelques secondes, il essaya de la mater mais n’y parvint pas.
— Pourquoi aurait-il agi ainsi ? Il gagnait ici beaucoup d’argent. Il participait aux bénéfices. Je vous assure qu’il n’aurait pas essayé d’en gagner davantage par un procédé aussi ignoble.
— Je ne le crois pas coupable, déclara Kovask. Vous dites qu’il était déprimé ces derniers temps ? N’était-ce pas à cause d’une découverte bouleversante qu’il aurait faite ? Il aurait, dans ce cas, essayé de descendre la filière et serait tombé sur cet Alberti.
Lord Simons donna un coup sec de son poing sur la vénérable table.
— Vous avez certainement raison. Hacksten en était bien capable. Il aimait faire des enquêtes et m’apporter un rapport détaillé et extraordinairement bien fait sur un plateau. Dans cette affaire il a voulu en faire autant. C’était un bagarreur. Un ancien des commandos. Un courage physique hors du commun et une volonté morale inébranlable.
Lord Simons, il faut que vous m’intégriez à l’équipe du bureau d’études sous n’importe quel prétexte. C’est dans ce groupe que se cache notre homme.
— Ou notre femme, répondit sir Simons. Il y en a deux. L’équipe se composait de cinq personnes.
Il regarda Kovask.
— Vous êtes certain que Thomas est mort ?
— Le corps n’a pas encore été identifié, mais je ne vois pas ce que son briquet serait venu faire dans la cave de cet Italien.
— Vous avez raison. Ils ne restent plus que quatre. Je vais demander à Francis Grant d’en prendre la direction et vous vous intégrerez à eux, sans qualification bien précise. Je vais vous présenter comme le fils d’un ami américain, à cause de votre accent, candidat possible à un poste dans la future agence de New York.
— Qui est Francis Grant ?
— Il est spécialiste de publicité. Une quarantaine d’années. Thomas l’aimait beaucoup. Nous avons ensuite William Turner, le psychotechnicien, et nos deux enquêteuses Moira Kent et Eileen Gynt.
— Le plus âgé est toujours Grant ?
Lord Simons se renversa dans son fauteuil, les yeux vers le plafond à corniches.
— Ce sera lui votre suspect ? À cause de l’âge ?
— Évidemment. Mais je ne veux pas anticiper. Je me méfie des déductions trop logiques.
— C’était quand même le meilleur conseiller de Thomas. L’installation des filiales est due à leur collaboration. Il y a une quinzaine d’années qu’il travaille ici. Depuis quarante-huit. Cette année-là, notre agence parisienne était ouverte.
La coïncidence était en effet troublante.