— Ton arrière-grand-père siégeait à Atlantic City quand le grand Al fonda le syndicat du crime. Ton grand-père avait la confiance absolue de Luciano. Moi, ton père, j’ai levé une armée et conquis un empire sur toute la côte Est. Et toi, aujourd’hui, tu veux courber l’échine devant des patrons, le rabot à la main ?
Ce genre de conversation était une des raisons qui incitaient Warren à se faire plus rare sur la colline de Mazenc. Désormais il ne cherchait plus à se justifier mais s’étonnait encore du mépris d’un père pour le devenir de son fils. Un père avec lequel il était impossible de partager les deux grands événements de sa vie de jeune adulte.
Ils passèrent le reste de l’après-midi dans un profond silence, à nettoyer, aspirer, vidanger l’eau croupie, sous l’œil de Malavita et, au loin, celui de Bowles, penché à la fenêtre de son studio. Avant que son gosse ne remonte dans sa chambre, Fred eut besoin de retrouver un peu de complicité avec lui, et lui demanda à la dérobée :
— Quand est-ce que tu nous ramènes une fiancée ?
Surpris de se voir servir sur un plateau l’occasion qu’il cherchait depuis des mois, Warren fut tenté d’avouer tout son amour pour une demoiselle qui, c’était écrit, ne sortirait plus de sa vie. Mais il n’eut pas le temps de se laisser aller à la confidence que Fred ajouta :
— Quand je dis une fiancée, c’est façon de parler. Pense à ton vieux père, reclus ici, sans visite, sans personne. Ramène-nous des filles qui feraient du monokini dans la piscine, des grandes, des petites, des blondes, des brunes, toutes celles que tu veux. Fais-moi honneur. Je compte sur toi, fils !
À la nuit tombée, Fred et Maggie firent l’amour et se parlèrent enfin.
— Pardon d’avoir été d’une humeur de chien depuis mon arrivée.
— Je préfère quand tu es d’une humeur de chienne.
Ils reconnurent qu’il leur fallait désormais vingt-quatre heures sous le même toit avant de se retrouver, puis ils passèrent en revue les sujets importants : travail, famille, FBI. Ils s’endormirent une petite heure jusqu’à ce qu’un mauvais rêve vienne perturber le sommeil de Fred qui, à force de se retourner et de tire-bouchonner son oreiller, finit par réveiller Maggie.
— … Tu ne vas pas encore faire l’écrivain ?
Les grands moments d’inspiration comme celui de la veille n’étaient pas si fréquents et Fred n’avait aucune envie de se remettre au travail. Ça n’était pas un personnage de fiction qui venait le hanter mais un individu bien réel. Si encore il s’était agi d’une de ses nombreuses victimes revenue de l’au-delà pour l’empêcher de dormir, il aurait eu l’embarras du choix. Alors pourquoi, à trois heures du matin, le visage de Pierre Foulon s’imposait-il comme une mauvaise conscience ? Un type à qui il n’avait rien fait, au contraire. Ils s’appelaient mutuellement « l’écrivain » et « le pizzaïolo », ils trinquaient, plaisantaient le plus souvent et, pas plus tard qu’à midi, Fred avait même écouté ses malheurs. Ce type traversait une passe difficile, mais qui n’a pas de croix à porter en ce bas monde ? Et pourquoi rêve-t-on de gens sans importance, qui font tout juste partie du décor et peuvent en sortir du jour au lendemain sans qu’on s’en aperçoive ?
À moins qu’on ne l’y aidât, le sommeil ne viendrait plus. Il hésita à regarder un DVD, des écouteurs sur les oreilles, mais rares étaient les films qui parvenaient à l’endormir. Un somnifère ? Il redoutait trop l’état cotonneux dans lequel les médicaments pouvaient le plonger. Alors quoi ?
Il n’eut pas à se poser la question longtemps et saisit sur sa table de chevet un roman de 731 pages dans une édition de poche, soit 380 grammes de littérature. Il l’avait pesé comme il pesait ses propres romans dès qu’il les recevait. Celui-là était bien plus gros, ses caractères bien plus petits, et ses lignes bien plus serrées. Un vrai livre.
Fred avait écrit plus de pages qu’il n’en avait lu et l’heure était maintenant venue de se tourner vers les classiques pour comprendre comment ils l’étaient devenus. Cette décision de venir à bout d’un roman signé de la main d’un autre n’avait pas été prise sans atermoiements ; pendant qu’une petite voix lui soufflait qu’il n’était pas responsable de son peu de goût pour la lecture, une autre lui rappelait que ses propres enfants, dès le plus jeune âge, avaient ouvert des livres sans la moindre illustration, sans que personne ne les y contraigne, et ils y avaient pris plaisir ! Et ce plaisir-là, des milliards de gens y avaient droit, où qu’ils se trouvent sur la planète et à n’importe quel moment de la journée. Ça ne faisait pas d’eux des intellectuels, ni même des passionnés, mais de simples lecteurs occasionnels qui se plongeaient dans un récit et jouissaient de ce voyage intérieur. Immobiles des heures durant, ils passaient les frontières de leur propre imagination, ils acceptaient de se laisser mener là où l’auteur l’avait décidé, et ils en redemandaient. Alors pourquoi pas moi, bordel ? Après cinquante et un ans de réflexion, Fred se sentait enfin capable d’ouvrir un livre et de le lire jusqu’à la dernière page. Lui qui pouvait fournir des efforts insurmontables aux yeux du commun des mortels, casser la figure à une bande de motards qui bloquent l’entrée d’un parking ou faire sauter une pompe à essence, allait-il laisser un livre lui résister ?
Le choix et l’attente de l’ouvrage furent de vrais bons moments. Pour se mettre à jour d’une vie de lecteur qu’il n’avait jamais eue, il avait voulu viser haut. La priorité était d’aller vers un de ces bouquins qu’on ouvre comme on entre dans une église, un roman assez puissant pour séparer le monde en deux : ceux qui l’avaient lu, et les autres. Les premiers noms qui lui vinrent à l’esprit furent Hemingway et Steinbeck. L’image du premier plaisait à Fred, le gars viril, la boxe, la tauromachie, le baroud, la guerre, tout ça avait dû donner de bons romans. Mais Hemingway, c’était un monument national, une institution, tellement connu qu’on n’avait pas besoin de le lire, c’était ça, les grands écrivains. À sa manière, Steinbeck était aussi un monument, mais moins ostensible, plus raffiné, il avait dû écrire des trucs bien plus délicats, comme Des souris et des hommes. À moins que ça ne fût de Faulkner ? Ou d’un autre ? Fred dut ouvrir un dictionnaire pour en avoir le cœur net. William Faulkner avait écrit Les palmiers sauvages, mais il avait aussi écrit Le bruit et la fureur que Fred aurait volontiers attribué à Steinbeck par une curieuse association d’idées avec Les raisins de la colère. En revanche, Steinbeck avait bien écrit Des souris et des hommes, mais Fred aurait parié qu’Hemingway, et non Steinbeck, avait écrit À l’est d’Éden — qu’il n’avait pas besoin de lire parce qu’il avait vu le film. Dans la bibliographie de Faulkner, il s’arrêta sur un titre qu’il ne connaissait pas mais qui pouvait sans doute faire l’affaire : Tandis que j’agonise. Fred s’imaginait très bien lire un bouquin intitulé Tandis que j’agonise. Il avait entendu tant de types agoniser qu’il lui semblait intéressant d’écouter le point de vue du malheureux. Fred aurait donné beaucoup pour un titre pareil, il se voyait déjà attablé au bistrot de Mazenc, le roman ouvert devant lui, et entendait le patron lui demander : « Tandis que j’agonise, de quoi ça cause, monsieur Wayne ? » Au fait, ça parlait de quoi ?
Ce qu’il lut dans son encyclopédie le découragea plutôt, il s’agissait d’une famille de fermiers qui transportaient dans une carriole le corps en décomposition de la mère. Fred avait hélas vécu un épisode de cet ordre et, même si les circonstances étaient totalement différentes, il n’avait aucune envie de voir ressurgir tous ses mauvais souvenirs en lisant ce bouquin. Amelia Manzoni, née Fiore, était morte, dans son sommeil, d’une embolie pulmonaire massive, ce qui avait rendu la cause du décès difficile à déterminer. L’affaire se serait arrêtée là si Amelia, quelques jours avant sa mort, n’avait reçu la visite de son frère Tony venu cacher chez elle un butin de 150 000 $ après le braquage d’un diamantaire. La police avait perquisitionné et retrouvé l’argent mais pas Tony, parti se faire oublier au Canada. Le commissaire chargé de l’enquête avait demandé une autopsie pour faire le lien entre cette mort soudaine et la somme d’argent. César, le père, avait tenté de convaincre les autorités qu’il s’agissait d’un pur hasard mais il avait fallu attendre qu’une chaîne de décisions se mette en place pour qu’on leur rende le corps. Pendant ces trois jours-là, les Fiore s’étaient entassés chez les Manzoni, et cette promiscuité avait exacerbé tensions et non-dits. Le permis d’inhumer était arrivé comme une délivrance, le tout fut bouclé en une matinée. L’oncle Tony, toujours en cavale, était parvenu à faire le deuil de sa sœur aînée, mais pas de ses 150 000 $.