Ne trouvant pas son bonheur chez ces trois auteurs-là, Fred se tourna alors vers Dos Passos, juste pour la sonorité : Dos Passos. Il aurait aimé avoir lu Dos Passos avant même de s’y coller, histoire de placer des John Dos Passos à tout va dans ses conversations. Dans une bibliographie, il s’arrêta sur 42e parallèle, jusqu’à ce qu’il comprenne que la trilogie complète totalisait un bon millier de pages. Puis son attention se porta sur Manhattan transfer, « une fresque sur la création de New York ». Une fresque sur la création de New York ? Il en venait, de New York, et savoir comment New York était devenu New York ne lui paraissait pas urgent. Du reste, si New York était devenu New York, c’était, dans une très modeste part, un peu grâce à lui. Dos Passos oublié, Fred étudia le cas de Scott Fitzgerald qui, pour sa très grande faute, avait écrit Tendre est la nuit. Fred ne pouvait se résoudre à lire Tendre est la nuit après avoir écarté Tandis que j’agonise. En résumé, si John Dos Passos avait écrit Tandis que j’agonise, et si ce bouquin avait raconté une autre histoire que celle d’une famille qui attend de se débarrasser du cadavre de leur mère, le problème de Fred aurait été réglé. Comment faisaient les vrais lecteurs pour choisir un bouquin, bon Dieu ?
Et puis un soir, pendant qu’il regardait un documentaire sous-marin du National Geographic sur la vie des cétacés, l’évidence lui apparut : il lirait Moby Dick d’Herman Melville.
Moby Dick, c’était bien l’histoire de ce type qui court après une baleine ? De l’aventure, du surpassement humain, avec en prime le souffle du grand large, que demander de plus ? Le roman avait enchanté des générations de lecteurs, des moins lettrés aux plus érudits. L’encyclopédie précisait que l’auteur avait été hanté toute sa vie par l’idée que sa littérature ne fût pas reconnue de son vivant. Et Fred comprenait si bien une pareille angoisse. Pourquoi en choisir un autre qu’Herman Melville ?
Dans l’impossibilité de se procurer Moby Dick en langue anglaise à Montélimar, Fred hésita à demander à sa femme de le lui rapporter de Paris. Maggie, qui dénigrait depuis le début toute velléité littéraire chez son mari, se serait exécutée de mauvaise grâce sans lui épargner ses quolibets. Ne pouvant lui-même accéder à Internet, Fred pria Bowles de le lui commander dans une librairie américaine en ligne.
Une semaine plus tard, en sortant le livre de sa boîte aux lettres, Fred se sentit intimidé et le cacha dans sa table de nuit sans même l’ouvrir. Plusieurs jours durant, il se chercha quantité d’excuses pour reculer l’échéance et doubla son rythme de travail afin de ne plus avoir le temps ou l’énergie de commencer sa lecture. Ouvre-le, bordel, et Melville fera le reste.
En cette nuit d’insomnie, sa femme blottie contre lui, le moment était enfin venu. Il alluma sa lampe de chevet, se redressa dans le lit sans réveiller Maggie, et ouvrit le roman à la première ligne du chapitre 1 :
Je m’appelle Ismaël.
Ça y est, il était en train de lire Herman Melville.
Il venait de se lancer dans Moby Dick !
Là, dans la nuit noire, à la lueur rosée de sa lampe, Fred s’embarquait pour la toute première fois de sa vie dans un long périple qui commençait par :
Je m’appelle Ismaël.
Combien d’obstacles avait-il surmontés depuis l’enfance avant d’en arriver à ce tout début de roman ? Chez les Manzoni, il n’avait jamais vu un seul livre, on ne lisait que des quotidiens, surtout pour avoir des nouvelles de la famille quand un de ses membres se faisait arrêter ou passait en jugement. Combien de fois avait-il vu son père lever le nez du journal et dire : « Je comprends mieux pourquoi le cousin Vinnie ne répond plus au téléphone, il vient de prendre deux ans ferme à Joliet. » Le petit Gianni avait dû attendre le cours élémentaire avant d’approcher un vrai livre, et à peine avait-il eu le temps d’apprendre l’alphabet qu’il retournait dans la rue pour y former sa première bande. Son dossier scolaire fut remis à la préfecture de Newark et, dès lors, l’école et toutes les belles choses qu’on y enseignait ne furent que de l’histoire ancienne.
Les années suivantes, au lieu de se contenter d’ignorer les livres en général, il claironnait à qui voulait l’entendre sa profonde aversion pour la littérature en particulier. La première fois qu’il maudit un bouquin fut ce jour où Don Polsinelli lui demanda de « prendre soin » d’un petit entrepreneur de travaux publics d’origine sicilienne qui gardait ses distances avec tout type d’organisation criminelle. Il crachait par terre chaque fois qu’il entendait un nom de mafieux et rejetait les petits arrangements des émissaires envoyés par le capo de la famille locale. Après tout, on ne lui demandait pas grand-chose, sinon d’accepter certains chantiers et pas d’autres, et, en contrepartie, il était assuré d’avoir toujours de gros clients, et ses chantiers protégés. Il refusait pourtant la protection de ses coreligionnaires, il les insultait publiquement et alla jusqu’à porter plainte pour intimidation, mais ça n’empêcha pas Gianni de lui casser l’épaule comme on tord une aile de poulet. L’homme se radicalisa dans son attitude, porta à nouveau plainte pour coups et blessures, et donna une interview dans la presse locale : il ne fléchirait jamais devant ces brutes, et attendait que son pays, les États-Unis d’Amérique, fasse triompher la justice. Une semaine plus tard, Gianni reçut l’ordre d’exécuter le petit entrepreneur courageux afin de faire un exemple. Il utilisa la méthode classique, celle qui rappelait les riches heures du syndicat du crime : deux hommes dans une voiture, un chauffeur et un exécuteur qui tire à bout portant. Une manière de signer le meurtre en toutes lettres : LCN. Jimmy Lombardo et Giovanni Manzoni attendirent l’homme à la sortie d’un bar où, comme chaque vendredi soir, il prenait une bière avec ses ouvriers avant de rentrer chez lui. Au volant d’une vieille Ford volée deux heures plus tôt, Jimmy surgit d’une impasse au moment précis où le type traversait la rue. Gianni, parfaitement synchrone, lui logea trois balles dans la région du cœur, et la Mustang traça dans Newark en cette fin d’automne.