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M’est avis qu’il va falloir jouer serré, pas s’endormir sur le cachalot.

Ayant procédé à un examen minutieux du salon et constaté que ni le Gros, ni Yuchi ne s’y trouvent, je commande un punch antillais pour me remettre des sirupeusités du punch planteur (mélange de jus de fruits).

Le navire vibre de la cave au grenier. Le gros ronron sourd des machines est une musique lancinante qui finit par vous bercer les nerfs.

Sur la piste de danse, des messieurs bidonnants entraînent des dames bedonnantes dans une valse lente jouée exprès pour eux. Parmi les valseurs, le commandant tourbillonne brillamment avec une passagère constellée de joncaille dont les cailloux brillent pis que des phares à iode. C’est le gros grand pied pour la dame, cette danse dans les bras du seulmaîtraboraprèdieu. Les autres gonzesses la renouchent avec des yeux éclaboussés de jalousie. Voudraient lui lacérer sa robe Dior, y filer un pot de minium dans la permanente, histoire de lui foncer un peu les mèches. Le prestige du commandant, sur un barlu, tu peux pas savoir l’à quel point il est somptueux. Les dadames en sont dingues. Elles le traquent. Il possèderait douze pafs, le Pacha, y’ en aurait pas un seul en relâche, en prévision de sa bonne femme qui l’attend au pays breton. Le Johnny Hallyday, question idolâtrerie, c’est zéro, zéro virgule un à comparer. Le commandant, s’il loufe, elles se mettent toutes à quatre pattes pour mieux renifler à la bonne hauteur que rien ne se perde des humances.

Il pourrait exiger n’importe quoi, et encore plus, il l’obtiendrait. Il les déciderait toutes à poil, sur le pont Soleil, avec un manche à balai dans l’oigne, aussitôt, ces chéries organiseraient la parade. De nos jours blêcheurs, où tout un chacun revendique, exige, fait valoir, c’est stupéfiant une soumission pareille à un mythe. Et tu crois que ce sont seulement les bougresses ? Mon z’œil, mon n’ob (c’est une mini-contrepitrerie, je te le dis avant que tu cherches). Les julots idem mouillent devant le bel uniforme blanc du commandant. Tu les verrais se lever à son passage, bredouiller, la bouche en cul de poule hémorroïdique des Com’dant, s’ vous v’liez b’ n’accepter de boire n’ coup’ d’ ch’pagne a’v’c nous… Ah, s’il veut bien, le commandant, ça va être du bonheur soluble. Quelque chose de franchement apothéotique. Un nectar ineffable. Lui, à ta table ! Buvant ton champagne. Répondant à tes conneries. Subissant les œillades effrénées de ta rombière ! Et les gnards foireux des autres tables qui matent, enrognent, se désespèrent, t’envient à en dégobiller sur leurs beaux plastrons. Voudraient t’enfoncer une barre rougie dans le rectum pour t’apprendre à user de LEUR commandant, à te l’accaparer, vilain goinfre abject, à en abuser, que peut-être, pendant ce temps-là, on pique droit sur un iceberg égaré en mer Tyrrhénienne et alors t’auras belle mine quand on imitera le Titanic, ordure, commandantophage ! Tu mériterais qu’il se fasse pomper par ta bonne femme devant tout le monde, le Pacha, hé, Visqueux ! Et encore tu serais content. T’applaudirais, crierais merci. Requerrais l’attention générale, que tout le monde constate bien la grâce qui t’échoit, ce signe en forme de croissant sur ta tête de nœud volant, de nœud volé ! Pommade !

Sentant la chaleur d’un regard insistant sur ma nuque, je me retourne brusquement. J’aperçois un petit homme aux yeux de faïence, les tifs grisonnants, habillé en bleu sombre. Il a cette allure un peu maniérée, propre aux mondains naturels ou aux homosexuels artificiels.

Comme je le défrime d’un air de rebiffe instinctif, il sourit pour m’amadouer.

— Une croisière qui s’annonce bien, n’est-ce pas ? il me déballe, sur un ton suçoteur.

Pas mouillant comme phrase, remarque. Ça n’engage pas son auteur. Quand tu as virgulé ça à un rade, tu demeures disponible pour d’autres tâches. T’as encore un avenir devant toi.

Pourquoi alors, ai-je le sentiment que ce type voudrait me parler ? En private. Qu’il a une petite zinzinchose derrière la tête ?

Son sourire reste en place, comme une mouche sur de la confiture.

— Magnifique, je débite.

Le barman s’éloigne pour aller préparer un whisky sourd à un gros vieillard muni d’un sonotone.

Alors, le petit homme précieux se rapproche.

— J’occupe la cabine 513, me confie-t-il.

— Qu’est-ce que ça peut fiche, si vous n’êtes pas superstitieux ? réponds-je, en lui faisant comprendre par ma physionomie que si c’est une aventure galante qu’il me cherche, il risque de saigner du nez avant qu’on ait franchi le détroit de Messine.

— Ne pourriez-vous m’y rejoindre dans une heure, monsieur le commissaire ? souffle mon voisin de barre de bar.

Oh, là ! Oh là là ! Il vient de m’appeler commissaire ! Voilà qui se corse, si j’ose dire, bien que le Thermos ait doublé la veille le cap Bonifacio.

Je ne balance pas.

Regarde ma montre qui raconte onze heures moins dix comme une grande.

— Arrondissons à minuit, si vous le voulez bien.

Il soupire :

— L’heure du crime.

Et opine.

Je lui prends le congé d’un hochement de chef et m’esbigne pour aller voir ailleurs si Béru y est.

* * *

Et il y est.

Le pont Grill. Plus exactement le bar extérieur du pont Grill.

Dans la nuit touffeuse, il est enchanterin le bar. Près de la piscine que l’eau miroite au clair de lune ou l’autre. D’acajou. Toujours, sur les barlus, tu noteras. C’est maritime, l’acajou. Le Thermos s’arrache lentement au môle, halé par des remorqueurs mignards en comparaison. Ses hélices batifouillent dans les polluances portuaires. Près du bar, un orgue de salon emplit la nuit de ses riches échos, magistralement piloté par un sympathique barbu. Cet instrument, tu croirais une centrale nucléaire mitigée poste de pilotage de Boeinge. Y’ a plein de cadrans, de baffles, de claviers, de pédales, de câbles électriques, de zinzins inconnus, que même l’interprète sait pas ce qu’il s’agit. Qu’il joue par cartes perforées, presque. Et qu’il peut aller pisser sans que s’arrête son bousin. Il commence de terpréter « Brasil ». On l’appelle au téléphone, et ça continue d’exécuter. C’est formide, en guise d’invention, ce trucmuche. Irremplaçable. Les syndicats rouscailleurs peuvent rien contre les dépassements. Tu te démerdes juste avec l’E.D.F., autrement sinon, t’es paré. T’ as un orchestre, dis, mille orchestres à disposance. Tu passes des Beattles à la Philharmonique de Berlingot sans communiquer ton plan de vol. Seize boutons à appuyer, une manivelle à tournaga, paré pour la manœuvre. À côté des gus qui escriment, plus bas, dans le grand salon, devant tous les melons endimanchés, il détient la panacée musicale, le gentil souriant barbu. Il fait la nique à toutes les formations, vu qu’il les a mises en bouteille dans son collimateur à soubresauts. Et qu’il leur joue par-dessus, qui mieux est, comme Marcel Duchamp peignait par-dessus la Joconde, histoire de la surréaliser. Lui, il contribue à la félicité du moment. L’ambiance, y’ a que ça de réel, parce qu’illusoire. Ils cherchent quoi, les mecs, pour s’extraire de la vilaine mistouille quotidienne ? De l’ambiance. N’importe où : dans les bars, les fêtes foraines, les salons de palace, au bord des piscines, au bordel… Ambiance it’s good for us. Musique, clair de lune, champagne. La pipe ? Ambiance ! La vraie à nicotine, comme l’autre, à coulisse. Ambiance, ambiance. Beau Danube Bleu, Partouzes, Hawaï, Chœurs de l’Armée Rouge… Ambiance, tout. Le néon caca des bistrots, les juke-boxes, la tenue folklorique des serveurs bavarois : ambiance… Allez, zou. La java vache ! Chercher fortune au retour du chat noir ; tout bien, partout, riches, pauvres, indigents, curés, radasses, tellectuels de gauche-droite, adjudants à tête de nœud ambiance, ambiance… L’exil du rêve. La capture de la mouillance pensée. Les quatre pas dans la chantilly. Barbe à papa, poils de cul à papa. Zéphir. Ambiance, ambiance…