Un qui s’en torchonne les orifices, de l’ambiance musicale, c’est le Vigoureux. Tu le verrais, épanoui, au rade, flambant dans un blazer que l’écusson représente un jambon de gueule et d’or, broché sur barbecue d’hermine. Il pérore au sein d’un petit groupe attentif, se remouillant la meule à chaque syllabe, positivement, invitant, du geste, ses compagnons à en faire autant. Il raconte une cassoulet’ party qu’il avait organisée chez son beau-frère, à Nanterre. Préalablement, il avait, mine de rien, administré à haute dose des pilules purgatives à l’assistance, le traître. L’après-midi fut épique. Les flatulences consécutives à ce mets délectable, ne pouvant plus être contrôlées, vu les laxatifs, on avait assisté à une formidable chiotterie. Le premier ayant atteint les cagoinsses n’en pouvait plus sortir. Les autres s’échelonnaient devant la porte, bénouzes tombés, cramponnés l’un l’autre, à geindre et ahaner en se libérant dans de terribles bruyances. Pendant que Bérurier continuait de casse-grainer parmi eux, finissant à la louche la mousse au chocolat que ses copains n’avaient pas eu le temps de savourer. Son rire est communicatif. Il pétille d’une joie simple et allègre, le Gros. Ça me fait plaisir de le retrouver si pareil à lui-même. Je m’approche du bar. Commande un autre punch. Il tique léger en m’apercevant. Puis, habilement, mine de rien, m’inclus à son auditoire ! Si bien que lorsqu’il a narré : sa Cassoulet’s party, sa nuit de noces avec Berthe, la perte de son pucelage avec la bouchère de Saint-Locdu, l’histoire de Pinaud qui avait perdu son pantalon dans le train en voulant le mettre à sécher par la portière des lavatories, plus quelques histoires tout venantes, mais régénérées par sa faconde particulière, je me trouve assimilé aux quatre personnes présentes.
— Comment cela se fait-il que je ne vous eussais pas encore remarqué ? me demande ce vieil hypocrite.
J’explique que j’ai embarqué à Palerme où j’étais venu pour régler une affaire commerciale.
— Je vois, déclare le Mastar, vous joignassez le futil à l’agréable. Vous permettasse que je vous offrirais une tournée de bienvenue.
Je permets, à condition que la mienne suive.
Il accepte cette clause et me présente ses amis.
— Je m’ai déjà fait quèques relations, dont si vous le voudrez bien je vous présenterai. Les atomes cornus, ça se discute pas. Des tronches vous bottent et d’autres vous donnent envie de pisser contre. Le grand balèze complètement rasibus du dôme, que vous entravez, là, c’est le mage Dieu-merci que vous avez certainement dû entendre causer. L’autre, qu’a une gapette de mataf, c’ t’ un intellectuel, mais néanmoins pas con ; il est professeur de langues mortes, ce qui n’ le fait pas puer de la gueule pour autant. Il s’appelle M’sieur Gahna. Quant aux deux personnes dont voici : la dame, son prénom, c’est Yuchi, elle est boche, je crois, n’est-ce pas, p’tit chou ? Mais j’y en veux pas, le passé c’est le passé ; et son julot, tout frileux biscotte il a pris froid de l’air conditionnel de sa cabine qu’était déréglé, c’est l’ami Chlag, Ernst Chlag. Un blaze à coucher dehors avec un billet de logement, mais s’y fallait chipoter sur le nom de ses potes, hein ? Moi, l’un de mes meilleurs que j’eusse, s’appelait Lamerde, eh ben pas une fois je lui ai fait le grief, sauf naturellement quand on s’engueulait et que j’y disais familièrement : « l’étron », ou bien « va te coucher, on a fait ta cuvette ». Vous, monsieur, votre petit nom, on peut connaître ?
— Antoine.
Béru me tend une main large comme la première feuille d’un chou primé.
— Ravi d’être enchanté, me dit-il.
Là-dessus, on devient tous très copains, l’heure tardive et l’abondance des alcools facilitant à l’extrême les relations. Yuchi me sourit en coin. Elle paraît soulagée de me savoir à bord. Son mari est un mec aussi sympa qu’une plaie variqueuse et beaucoup moins appétissant. Imagine une grande chose voûtée, couleur de navet, avec des cheveux hirsutes, roux très pâle, un nez trop minuscule qui ressemble à un petit escargot, des yeux plâtreux de pierrot réveillé en sursaut, une bouche aux commissures tombantes et des oreilles tellement décollées qu’elles vont aller valdinguer au premier coup de vent. Franchement hideux, ce gus. Je comprends que la mère Yuchi y aille à l’extra quand elle en a l’occase. Un sujet pareil, c’est pas à conserver dans le formol pour montrer l’homo sapiens du XXe siècle plus tard, quand les fufutes de notre planète se seront croisés et entrecoisés avec les martiens ou autres vénusiens. Madoué, ce remède ! Quand il la lonche sa Yuchi, elle doit mater le plaftard, fixement, ou alors se faire fourrer en levrette pour pouvoir potasser le motif de la tapisserie pendant que monsieur usine. Mais il est pas que moche, l’Ernst Chlag. Antipathique en sus ! À décourager Saint-Vincent de Paul. Il a dû s’employer à fond, le Gravos, pour parvenir à l’apprivoiser, ce vilain échassier. Y’ a de la grinche plein son regard, sur lit de fiel (ou sur fiel de lie, si tu préfères). Enfin, il a accompli sa mission, Gradub, chapeau. Le mage est un solide chourineur au regard de faïence qui se déplace toujours comme s’il s’apprêtait à enfoncer une porte d’un coup d’épaule. Il marche légèrement de profil, l’air buté, enveloppé de fausse hargne pour se défendre des importuns, mais si tu le mates aux yeux dix secondes, tu te convaincs de sa gentillesse bourrue. Quant au professeur de grec et latin, c’est un tendre qui essaie de noyer des nostalgies et s’étonne de les voir surnager, telles des chiots qui parviendraient à sortir du sac où on les a enfermés pour les flanquer à la flotte.
Il se dope au bloody-mary, Gahna. Une marotte consécutive aux brimades de sa dame qui prétend l’empêcher de boire. Quand il sort sa bobonne, il l’emmène dans un bar où le loufiat est affranchi. Il crie : « Un jus de tomate ! ». Le barman lui file moitié vodka, moitié pommo d’or, avec un chalumeau. Sans touiller la mixture. Gahna, pas dingue, s’ hâte d’aspirer la vodka au fond de son glass. Vfffoup ! Ensuite il se farcit la tomate-paravent. Il en écluse des dix douze, commak, le copain. Sa vioque n’y voit que du feu et ne pige pas pourquoi son jules s’anime et savonne en parlant, pourquoi il lui cause d’amour, soudain, lui qu’est pas porté sur le radaduche et qui a le calbute à peine moins mort que les langues qu’il enseigne.
On est là, à lichtrogner comme des moines, quand v’là le Dieumerci qui pose son verre (vide) et écrie :
— J’ai un cliché !
C’est ainsi qu’il qualifie ses « visions », le grand. Ça lui arrive dans le cigare, en déboulé improviste. Un cliché ! Pouf ! Il voit un truc. Photo ! L’instantané. Il le raconte. Quarante tickets la consulte. Ça se bouscule sur son paillasson. Les plus grands de ce monde, naturellement puisqu’ils ont plus de choses à préserver c’est normal qu’ils aient l’inquiétude bien tourmentante du futur. Dieumerci leur sort son Kodak à cellules grises incorporées. Cliché ! Clic, clac ! Il prédit sec l’accident de bagnole, l’associé véreux, la femme infidèle (qu’est-ce qu’il risque)…
Alors bon, en fin de journée, voilà que là, sur le pont Grill, il lui vient un cliché. Il se masse la principauté qu’il tond triple zéro chaque matin. Ça lui met comme un vertige dans le regard, son cliché, à moins que ça ne vienne des punchs ?
— On va à la merde, les gars, prophétise-t-il sinistrement.
On le presse de questions. Mais il s’enferme dans un mutisme hermétique, le mage. P’t’être qu’il veut pas se mouiller ? Ou bien son cliché est sous-exposé, voilé ? Va-t-en savoir…