À la fin, il s’arrache des torpeurs pour dire au barman :
— Va falloir en remettre une, mon pote, au lieu de me regarder comme un con !
La nuit est tiède, plus étoilée qu’un maréchal de France. Des lampions, il semble en surgir à tout instant des nouveaux, au firmament.
— C’est marrant, il pleut, note Gahna.
On lui demande s’il est louf ou beurré, vu que, je te répète, une nuit pareillement enchanteresse, faut se lever de bonne heure pour en retoucher une. C’est à se féliciter de ne pas naviguer sur un voilier car on ferait du sur-place.
— Je vous dis que j’ai reçu des gouttes sur la main, tenez !
Il avance sa paluche, légèrement parkinsonaise à cette heure, dans les lumières du bar.
— Ce n’est pas de l’eau, murmure Yuchi.
— Non, certifie Béru. C’est du sang.
Quatre gouttes de sang frais, en étoile.
On entend raisiner menu. Ça pisse depuis le pont Soleil dont la rambarde se situe juste au-dessus du bar. Clip, clip, clip… Comme d’un robinet dont le joint part en sucette. On regarde. Une silhouette est penchée au-dessus du bastingage. Immobile. Le raisin sourd d’elle.
On s’élance par l’escalier de tribord. À cette heure, le pont Soleil pourrait s’appeler le pont Lune. Il est désert, blafard, mélancolique avec ses fauteuils pliants pliés et empilés, le filet de volley bien tendu, l’énorme cheminée en éruption du Thermos.
J’atteins le premier l’homme qui sanguinole.
Pas bath à contempler, même dans la clarté poreuse de la lune sicilienne. Il devait se tenir accoudé à la rambarde, au-dessus de nous, écoutant probablement ce que nous disions, quand un copain facétieux s’est pointé par-derrière et lui a virgulé un terrific coup de hachoir sur la nuque. Sa boule est à demi détachée de son tronc, au petit indiscret. Le plus spectaculaire, c’est qu’il est resté dans sa position accoudée par un phénomène d’équilibre (il a les jambes écartées, les coudes aussi, ce qu’esplique).
Le copain Gahna court à l’autre bastingage pour confier ses bloody-mary à la Méditerranée. Il fait pénitence, la latiniste distingué : dix pater et dix bloody-mary qu’il récite depuis l’estomac à gargouillées pathétiques. Cherchant un la qui n’arrive pas.
Yuchi tourne de l’œil et sa grande carotte véreuse la soutient. Faut dire que la pauvrette a eu une journée chargée. Quant à Dieumerci, il a une réaction digne de son personnage : il se fout en pétard. Il gueule bien haut, bien eau, dans les échos marins, qu’elle ne lui disait rien, cette croisière à la mordzob. Il la « sentait » pas. Savait qu’elle cacaterait vilain. Il l’a faite à cause de son pote Gahna (ils sont voisins de bistrot) qui a tout manigancé avec la Compagnie dont il assure les programmes techniques. Il aurait su, il restait devant son Dubonnet, chez Céleste. D’ailleurs, il a été mataf dans les jadis, Dieumerci, et la grande bleue, il en a ras le cigare. Lui, rien que d’entendre causer bâbord-tribord, il déjante. Il s’est converti au macadam. Y’a plus plus que le paveton parisien qui l’intéresse, la Beauce à la rigueur, mais juste la pointe. Les voyages, il s’en tartine le fion. Un dépliant le fait monter en dégueulade, pis que Gahna en ce moment. S’il nous disait qu’au moment d’embarquer, quand il a vu le grand barlu blanc à quai, mastodonte immaculé, il a eu un recul. Un cliché, positivement. Son sub a renâclé. Y’a fallu qu’il le cravache sévère pour lui faire escalader la passerelle. Bon, et voilà un meurtre à bord. On va être fadé pour les embrouilles. Et témoins, de surcroît. L’autre pomme de Gahna, sa veine de crier à la pluie nocturne, ce nœud ! Tout lui, ça. Le roi de la béchamelle. On aurait rien vu, on pouvait espérer rester en marge de l’affaire. Cinq cents passagers, on avait des chances. Mais à présent, il est marron, notre petit groupe. La cuistance policière. Et policière qui, quoi donc ? On relève de quelle rousse à bord ? Ritale ? Française ? Il imagine son blaze renommé dans la presse, autour de ce fait divers débectant. Le préjudice ! Ses clients qui viennent au rabe de bonheur, chez lui, se faire conter la belle aventure o gué, merde, comment ils vont dégoder vite fait ! D’accord, il fera des déclarations à la presse, comme quoi il avait tout prévu. Qu’avant le meurtre il l’avait annoncé intégralement. Un cliché de toute beauté. Qualité rarissime. Une diapo superluxe. On est témoin de ça aussi, son « cliché » inouï. On peut certifier. Oui, dans le fond, bon, ça va p’ t’être bien au contraire lui épicer le brouet, ce drame. Question d’opportunité. Rien laisser perdre. Dans son job c’est primordial, la pube. Le mage sans pube, il est juste bon pour présager en roulotte, à la Foire du Trône.
Pendant qu’il déclame, arpentant le pont de ses spartiates pointure 48, sa chemise blanche ouverte jusqu’au nombril, on examine le défunt, Béru et moi.
Ce qui me permet de reconnaître le zig maniéré qui m’a filé la ranque dans sa cabine 513 pour minuit.
« L’heure du crime », assurait-il.
À bord d’un bateau, la confiance règne.
C’est réconfortant de pouvoir laisser sa porte ouverte sans crainte de se faire secouer ses boutons de manchettes ou son paquet de devises.
Moi, tandis que les copains alertent le commandant, je trace jusqu’à la cabine du gars, afin de l’explorer un brin avant qu’on appose les scellés.
Je ne peux faire état de ma condition de poulet, vu que je me trouve ici pour une mission particulière. Donc, je dois agir vite et en douce.
Je longe la coursive déserte.
523, 522, 521…
Un gros Américain violacé, à cheveux blancs, blindé comme Fort Knox, s’annonce en titubant d’une cloison à l’autre, libère un rot qui ferait mouiller une lionne, et pénètre dans la 519 après avoir longuement visé l’encadrement de la porte.
Voilà le 513.
Coup de périscope avant, puis arrière. Nobody.
J’entre.
Ça renifle le parfum de luxe à tant de millions la bonbonne. Décidément, il devait être de la flottante, l’égorgé. Je tâtonne pour éclairer, mais avant que j’eusse trouvé le commutateur, la lumière se fait et alors j’aperçois tu sais pas quoi ? Tu veux vraiment que je t’y dise ? Une souris, mon z’ami. En bonne et due forme, sinon en bon uniforme puisqu’elle est extrêmement nue sous son drap. Une souris blonde que tu croirais Marylin du temps qu’elle était et qu’elle était belle. Voilà ce qu’on avait pas prévu au programme, dis donc, l’artiste ?
Elle cligne des stores, moi de même. Elle à cause de la brusque lumière, moi à cause de son brusque emménagement dans ma rétine.
— Je vous prie… heu… de m’excuser, je bredouille piteusement. Et tu remarqueras qu’un puriste de mon genre va pas, même en catastrophe, lancer un « excusez-moi » qui n’est pas français.
On se défrime, interdits (mais pas de séjour, puisque nous ne bougeons ni l’une ni moi).
Puis elle prend le parti de sourire, ma bonne mine l’impressionnant favorablement, ce qui n’est pas surprenant avec la gueule que j’ai, tu penses.
— Vous vous êtes trompé de cabine ? elle chuchote d’une voix délicatement embrumée, because le reliquat de sommeil qui lui conjecture encore le cérébral.
— C’est-à-dire… Vous êtes bien la cabine 513 ?
— Oui.
— Un monsieur… heu… m’y a donné rendez-vous. Sans doute s’est-il trompé de… heu… cabine. Car vous voyagez seule, je suppose ?
— En effet.
Un temps. Elle me fixe avec un peu moins de gentillesse et soupire.
— Je n’aurais pas cru.
— Que n’auriez-vous pas cru, madame ?
— Eh bien, que vous… Enfin que vous acceptiez les rendez-vous nocturnes des messieurs dans leur cabine…