Bon, je m’arrache, vais me repomponner la membrane et m’occupe de son évanouissement. Justement, il arrive à échéance. Elle rouvre les zœils, soupire à s’en déchirer les soufflets, tu sais ? Et puis, vannée, comblée, s’endort là, devant moi, d’un beau somptueux sommeil.
Demain, elle sera réveillée par des picotements mal placés, mais quoi, c’en valait la peine, non ? Le temps de cicatriser du valsif et l’avenir lui appartient. « Souris qui n’a qu’un trou est bientôt prise », affirme le proverbe. Dorénavant, la voilà parée, l’effrontée.
Tu veux que je te dise ?
Mine de rien, elle me doit une fière chandelle.
Bon. Et de quatre !
Le moment est venu de retrouver Béru et ses potes. Ils doivent se demander ce que j’adviens.
L’expérience imprévue m’a mis les jambes en flanelle.
Mais avec tout ça, j’ignore et ignorerai probablement toujours ce que me voulait l’élégant.
CHAPITRE V
DANS LEQUEL
JE M’ENVOIE UNE FRANGINE
Un qu’est embêté à juste titre, c’est mister commandant.
Oh, là là, cette bouille en parcmètre sous-alimenté !
Il nous réunit dans sa cabine, avec du whisky, et il laisse aller son cœur, le digne homme. À la godille, il va, son palpitant. Avec des louvoiements d’esquif ballotté.
Sont réunis : la môme Yuchi et son jules, le mage Dieumerci, le professeur Gahna, Béru, mézigue, les deux barmen, le commissaire du bord, plus un personnage falot qui a enfilé un imper sur son pyjama acheté en solde chez Mammouth et qui nous considère, les uns les autres avec une rare mélancolie jointe à une puissante envie d’être ailleurs. Le commandant nous l’a présenté en ces termes : l’officier de police Pastaga, de la Sûreté de Marseille, Section des Stupéfiants…
Le poulardin voyage sur le Thermos pour s’assurer qu’aucun passager ne met à profit cette croisière pour rapatrier de la came du Moyen-Orient où nous nous rendrons dans les jours à venir.
Il est pas joyce qu’on le mobilise pour un meurtre, tu parles. C’est pas dans ses emplois. Aussi fait-il la gueule en écoutant le brillant officier nous déballer le speech ci-dessous :
— Madame, messieurs, mes chers amis (ça, c’est pour les loufiats corsicos qui s’entre-chuchotent des choses dans les conduits à conneries).
Il reprend une respiration nullement compromise et poursuit :
— La chose effroyable qui vient de se produire risque de compromettre notre croisière, c’est pourquoi il faut, je répète : il faut, la garder secrète. Monsieur l’officier de police Léon Pastaga va conduire une enquête discrète pour essayer de démasquer le coupable de cette atrocité. Vous lui devez une collaboration franche et massive et vos témoignages lui seront précieux. Mais je vous demande, au nom de ma compagnie, au nom des grands principes d’honneur en vigueur dans la marine tant à vapeur qu’à voile, en mon nom propre, au nom du père, du fils et du saint-esprit, oui, je vous demande, madame, messieurs, mes chers amis, de ne souffler mot à quiconque sur ce qui vient de se passer. Il y va de la sécurité même du Thermos. Je compte sur votre sens du devoir, merci. Monsieur l’officier de police, en tant que seul maître à bord après Dieu, je vous délègue tous pouvoirs pour conduire cette enquête à votre guise.
L’interpellé soupire et opine.
— Vous avez de quoi écrire ? demande-t-il.
Le commandant lui désigne un petit bureau d’acajou-bien-sûr :
— Installez-vous, mon cher.
Pastaga ôte son imper, coule une main par l’ouverture de son pantalon de pyjama et se met à se faire les foins. Après quoi, il frotte ses ongles garnis sur son revers comme l’abeille se déleste du pollen qu’elle vient de butiner.
— Identité de la victime ? demande-t-il d’une voix mourante.
Le commissaire du bord répond :
— Eloi Prince, ancien diplomate du quai d’Orsay, domicilié aux Essarts-le-Roi dans les Yvelines.
— Qu’allez-vous faire du corps ?
— Le mettre à la morgue du navire, naturellement.
— Ce monsieur Prince voyageait seul ?
— Oui.
— Il occupe quelle cabine ?
— La 444, fait le commissaire.
T’as pas le temps de compter jusqu’à seize cent milliards que j’y suis déjà à la cabine 444, après avoir bredouillé un mot d’excuse comme quoi les exigences de la nature…
J’espère qu’aucune sirène ne m’y violera. Parce que cette fois, j’affiche relâche pour répétitions à ma braguette.
Elle est vide (pas ma braguette ; la cabine !). Tout y est bien en ordre. Une odeur d’eau de toilette élégante, pour man pas poor, m’accueille. Sur le lit, un pyjama de soie mauve, habilement disposé par la femme de chambre, attend son maître, mais le pauvre, hein ?…
Je mate la penderie : costars sur mesures, d’été, smoks (un noir, un blanc), chemises également sur mesures, en soie. J’abaisse la porte rabattante du secrétaire incorporé. Sur un rayon : la photo d’un beau jeune homme au regard de biche et sourire d’après-pipe. La vraie frappe à michetons. Un passeport posé à côté du portrait me confirme l’identité de l’assassiné et me précise qu’il était célibataire et qu’il est mort à l’âge de 58 ans et 3 mois, ce qui laisse absolument intact le record de Mathusalem. Ledit passeport est constellé de visas de pays très variés, attestant que Prince se déplaçait beaucoup.