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Dans un tiroir, un petit porte-documents de cuir. J’y déniche trois mille dollars, vingt mille francs français, une carte de crédit de l’American-Express, une autre de Hertz. Et puis une lettre.

La lettre est sur un papier en paille de riz de très mauvais goût. Une écriture plus inculte que le cœur de l’Amazonie y déclare très exactement ceci : 

« Mon vieux folingue,

T’es vraiment con, comme con on ne fait pas plus con que toi. Naturellement que je t’aime à en mourir. Si je sus pas été en croisière avec toi, vieille gueule, c’est à cause que je supporte pas le bateau, même qu’il a des stabiliseurs comme ton Thermos. J’espère que t’auras trouvé mes fleurs en arrivant dans ta cabine ? C’est gentil, comme intention, non ? Et alors, toi, tu viens me dire que je t’aime pas. Ce qui faut entendre ! De rage j’ai déchiré ta lettre, saloperie ! À ton retour, faudra qu’on voye pour changer ma moto. Je voudrais essayer une B.M.W. histoire de varier un peu. Une 750, comme celle de Michou. Elle est terrible. Amuse-toi bien et tâche de ne pas trop me tromper sur ton rafiot, sinon, je te les coupe quand est-ce tu rentreras.

Je t’embrasse bien partout, et surtout là que t’aimes.

Ton pauvre Georgy qui a le cœur bien gros que tu soyes pas là.

P.S. : Quelle idée de vouloir absolument partir à cette croisière ! Tu serais été mieux de te remettre de ton opération à la camberousse, du côté de Montfort-Lamaury, par exemple. Quel con !

Je suppose que l’auteur de cet aimable poulet est le personnage de la photo. Au moment où j’enfouille la babille, comme-ça-juste-pour-dire-car-enfin-si-on-ne-faisait-pas-son-métier-merde-y-aurait-qu’à-rester-chez-soi-vrai-ou-faux ? la porte se rerouvre et l’officier de police Léon Pastaga fait une entrée théâtrale, sous son imper limoneux, jeté à la diable sur ses épaules, si tellement à la diable que le col est en bas et que ses manches traînent au sol comme les bras d’un cadavre qu’on s’amuse à charrier en le tenant par les jambes, ce qui est toujours d’un effet cocasse. Il a dû maigrir depuis qu’il a acquis son pyjama car le futiau dudit lui descend sur le bas-ventre, opérant un entrebâillement propice à la contemplation de son sexe, qu’il porte sans ostentation sur une paire de burnes fripées.

— J’en étais quasiment certain ! jubile l’émérite policier. (Il prononce « couasiment » car il a fait quinze jours de latin en sixième.)

Et de glapir :

— D’ailleurs ta sale gueule de bellâtre me disait quelque chose, je suis certain de l’avoir vue aux sommiers. Tu es un dangereux repris de justice, hein, salopard ?

(Il prononce heingggg, car il est Marseillais de père en fils depuis les Phocéens.)

Je lui souris candidement.

— Dites, camarade, vous êtes trop physionomiste pour naviguer. Les semelles de plomb, c’est dangereux quand on fait la brasse papillon en eau trouble.

Et, baissant le thon (puisqu’on est en mer) :

— Commissaire San-Antonio, ça remue quelque chose dans le labyrinthe de votre cervelle ou bien ça ne représente pour vous qu’une marque de capotes anglaises ?

Il blêmit, bleuit, verdit, chmolit, trompit, braderit, hernit, chirit, katmandit, syphilit, bovit, crépit, et dit :

— Oh, nom d’ dieu d’ merde, mais c’est sûr ! Coquin de hareng saur ! Oh, bonne mère, bon pied, bon œil, bon an mal an, mais qu’oui ! Mais qu’oui ! Que bien oui ! Turellement ! Et moi qui, moi quiqui, moi qu’on, moi concon. Le coco… missaire ! Tansantantonio qu’à la fin à se casse ! Monsieur le commissionnaire, heu, j’excuse-moi et si je vous demande pardu pour le malin tendon, monsieur le communiste, pour cette connassefusion dont je le te vous… n’est-ce pas ? Et puis, hein ? Bon. Parce qu’alors… Une erreur pareille ! En pleine mer. Si jeune et déjà poney. Ponctuel. Dévoué. Marié, père de trois enfants dont deux du premier mari de ma femme. Bien ânonné de ses chefs. Jamais malade ! Croix de guerre en Algérie. Me tromper aussi paraboliquement. Et de nuit, je vous le fais remarquer à bouche que veux-tu. Qu’est-ce qui m’a pris ? Vouavège la tête ? Vous croyez que je saugrène ? C’est imprécable, non ? Désamorçant ! Alors, quoi, qu’est-c’ j’ peux faire ? Me rébiliter l’abbé vulve ? Vous demander pardon ? Pas suffisamment ! J’ai rien sur moi. Je suce mal. Vous accepteriez une traite à soixante jours ?

Et il se met à pleurer.

Magnanime, comme tous les grands chefs, qu’ils soient de guerre ou de gare, je relève son front courbé par le repentir. Lui applique une vigoureuse absolution dont il fait ses choux gras. Et, en quelques mots précis, donc précieux, lui déclare que je me trouve à bord du Thermos pour une affaire de la plus haute importance, et qui me nécessite l’anonymat. Je vais m’occuper de l’enquête bien sûr, mais de haut, de loin, par la bande d’un con, c’est-à-dire à travers lui. Qu’il câble pour demander un maxif de renseignements sur Eloi Prince, son curriculum, sa vie privée. Qu’il s’inquiète de savoir qui donc, en dehors de moi, a embarqué à Palerme. Et qu’il fasse vite. Rendez-vous dans ma cabine aux aurores, sitôt que le maître-coq du bord aura chanté trois fois.

Il baise la main que je lui tends.

M’ouvre la porte, époussette la coursive avec son impermaléable. M’envoie des baisers, me bénit.

Je rentre me toyer, complètement déboulonné. Ma fatigue confignede au dénuement. (D’ailleurs, on approche du dénuement.) Tout ça, plus le reste et ce qui s’en est suivi, hein ? Ça remplit foutralement une journée d’homme.

Dans tout ce blizzard, la question qui me turluqueute c’est la suivante : « Pourquoi Eloi Prince m’a-t-il fixé rendez-vous dans la cabine 513 alors qu’il occupait la 444 ? Ça correspond à quoi ? »

Après ma douche du soir, je téléphone à la cabine du commandant. Pastaga y est de retour. On me le passe.

— En même temps que les autres rapports, dis-je après m’être nommé, j’en veux un, circonstancié, sur la passagère qui occupe la cabine 513, compris ?

— Papa… paparfaitement, monsieur le co…

— Stop ! hurlje à ce nœud volant.

Il se reprend in extremis (de gauche).

— Monsieur le co… coléoptère.

Ce garçon ira loin.

Au moins jusqu’au Liban puisque le barlu y va aussi.

* * *

Un froissement.

J’éclaire.

C’est le journal du bord qu’on vient de glisser sous ma lourde, ainsi qu’à tous les autres passagers. Il renseigne les émigrants de vacances sur les réjouissances qui se préparent pour la journée.

Vraiment sensas : tir aux pigeons d’argile, jeux de pont, jeux de cons, concert par la célèbre violoniste Catharina Sprountz, qui donna ses premières leçons à Paganini ; conférence du docteur Lachetouille sur l’évolution du pancréas de ses origines à Charles de Gaulle ; bridge, dîner de gala, soirée dansante, choucroute de nuit au bar des routiers. Le pied !

De veau.

C’est vraiment batifolant, un barlu. Les perspectives que ça ouvre, non, je te jure. Les débouchés (avant de s’en servir). Ces gens qu’on y rencontre, dont on se lie d’une amitié très intense, à leur foutre des serpentins sur la gueule, à écluser des coquetèles avec eux, aux noms prodigieux. Si t’as une fille à marier, une firme à renflouer, une femme vorace à calmer, hésite pas, mon grand : paie-toi une croisière. La Grande bleue, nul n’y résiste… C’est l’aventure des temps nouveaux. L’ultime. Après, quand ils auront désarmé le dernier paquebot, ce sera mèche, finito pour toujours, c’est nous tous qu’on sera désarmés devant la vie mesquine. Plus moyen d’évasionner. Mouettes sans ailes, nous resterons rivés à nos quais et à nos grèves, avec juste notre nostalgie comme esquif. Mince, ce que je vais chercher là, dites, dans un bouquin de chemin de fer d’un prix tellement modique que je vais être contraint, je pressens, de revendre mon château de la Loire pour payer l’essence de ma Rolls. Ça me tombe de la plume pendant que je tricote. Plus fort que moi. Je lâche une perlouze en santoniant.