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— Épouvantable, il geint. Le drame affreux, monsieur le commissionnaire, dire que j’ai failli ne pas venir. Ils avaient désigné Saquet, le trésorier de notre mutuelle, celui qu’on dit plaisamment, entre nous, lorsqu’il perçoit les cotisations : « Venez voir : Saquet quête ! »

Il a un rire d’âne débâté, purement nerveux.

Se masse le ventre.

— Je crois que je vais faire, balbutie-t-il.

— Faire quoi ?

— Dans mon pantalon, monsieur le commanditaire. C’est l’éminence du danger qui me porte aux intestins. Ça y est, je peux plus, je vais faire, je fais…

Il a, en catastrophe, déverrouillé son futal et le v’là qui bédole dans le hall aux boutiques du barlu, au grand dam des passagers de passage qui n’en croient pas plus leurs yeux que leur odorat.

Et tout en coliquant, Pastaga lamente.

— Je défie quiconque ayant l’intestin fragile de ne pas avoir cette rédaction humaine, monsieur le commandeur. Ça me vient de l’Algérie. Prisonnier des fellouzes… Ils m’ont fait bouffer un bol de piments rouges. Des petits, les terribles. Rien que de mordre dedans, on pleure. Et quand ils repassent la douane, alors, c’est le vrai brasier, monsieur le communiant. On a l’anus en lampe à souder. Un plein bol… Vous comprenez ?

Il défèque éperdument. Avec des gémissements d’enfanteuse. Chiale. Hoquette… Ses burnes brimbalent. Il crie aux passagers que c’est pas de sa faute. L’Algérie. Les piments rouges… Qu’ils se détournent. Qu’on le laisse se chier tranquille, là où il est. Il va disparaître, promis. S’engouffrer par son rectum. Sortir de lui entièrement.

Et à moi, il m’implore d’aller chez le commandant, de lui dire qui je suis. L’heure est gravissime. Il me rejoindra plus tard, quand il sera parvenu au bout de son intestin, mais que je fonce vite. Courageusement, il veut me faire un pas de conduite, bien m’exhorter. Il se déplace en cours de diarrhée. On dirait qu’il exécute une espèce de danse russe. Il dodeline du prose en balançant ses tourments.

Alors je le largue pour foncer chez le pacha.

Tout l’état-major est réuni. Les galonnés en uniformes immaculés. Debout, mains au dos à la Philippe dédain-bourre derrière sa mégère couronnée. Graves, blancs, fossilisés.

Mon intrusion provoque des sourcillements importunés.

— Vous désirez, monsieur ? demande le commandant d’un ton plus cassant qu’une chasse à courre en verre filé de Murano (qu’on souhaiterait transformer en verre pilé).

J’avance.

— Je vous prie de m’excuser, commandant, c’est Pastaga qui m’a demandé de venir. En fait, il est bon que vous le sachiez, bien que je tinsse à mon incognito : je suis le commissaire San-Antonio, de Paris.

Son visage se désoucise comme le cadet de mes.

— Ah, parfait. En ce cas, vous tombez à pic, commissaire. Pastaga vous a mis au courant ?

— Il m’a seulement prié de venir d’urgence.

Le Pacha secoue sa pipe contre le bord d’un cendrier.

— Imaginez-vous qu’un groupement terroriste réclame une rançon de dix millions de dollars au gouvernement français, sinon le Thermos sautera avec tous ses passagers. Ils prétendent qu’une bombe est à bord et nous mettent au défi de la trouver. Leur ultimatum expire demain à 15 heures.

— Où devrait se trouver le bateau, à ce moment-là, commandant ? questionné-je, sans m’émouvoir.

Mon calme l’impressionne favorablement.

— En mer, à quelque deux cents miles d’Hambroglios.

— Vous pensez vous dérouter, naturellement, pour débarquer tout le monde dans le port le plus proche avant l’expiration des délais ?

— Les terroristes affirment que si nous modifions notre cap nous sauterions aussitôt.

— Comment en seraient-ils avertis ?

— Je l’ignore.

— Vous ne pensez pas que cette histoire de bombe est un monumental coup de bluff ?

— Je le souhaite… Toujours est-il que, pour prouver que leur menace est sérieuse, ces braves gens annoncent qu’un avion d’Air France sera détruit dans la journée.

— La réaction du gouvernement ?

L’officier bourre sa pipe et garde un instant le silence.

— Vous savez bien comment réagissent les gouvernements dans ces cas-là ? Ils parlent…

— Le nôtre versera la rançon ?

— Probablement pas.

— Même si l’avion est détruit ?

— Même. Vous voulez bien calculer combien ça fait de francs anciens, dix millions de dollars, commissaire ?

— Cinq milliards grosso modo ?

— Au moment où la France tire le diable par la queue, hein… Personnellement, si j’avais à me manifester, j’inviterais les responsables à ne pas payer. Le chantage est un engrenage qui s’emballe vite et qui broie tout.

— Pourtant, vous avez charge d’âmes ?

— Mais je n’ai pas cinq milliards. Je n’ai donc pas à décider. Tout ce que je puis entreprendre, c’est une fouille minutieuse du navire pour essayer de découvrir cette bombe.

— Qu’allez-vous dire aux passagers, pour la justifier ?

— Une petite vérité afin de cacher la grosse. Vous pensez bien que si je leur parle d’une bombe à bord, cela va être immédiatement la panique. Je vais donc révéler l’assassinat de cette nuit et annoncer que j’ai décidé une fouille générale pour tenter de découvrir l’arme du crime.

— Hum… L’arme du crime, alors qu’il y a la mer tout autour.

— Peu mporte que mon prétexte soit branlant et qu’on me traite d’idiot, l’essentiel est de cacher le plus grave.

— La presse est au courant ?

— Grâce à Dieu, pas encore, et j’espère bien qu’elle sera tenue à l’écart de cette affaire.

— Cette fouille, il va vous falloir mobiliser beaucoup de monde pour l’effectuer.

— Et alors ?

— Vous ne pouvez compter sur la discrétion de tous ces gens-là, commandant.

— C’est pourquoi je leur donnerai ma version cache-misère : recherche de l’arme du crime, en précisant qu’ils devront me signaler tout objet qui pourrait sembler suspect, voire seulement singulier.

— Espérons que ça marchera.

Le commandant se tourne vers son état-major.

— Mobilisez tous les effectifs disponibles, messieurs : marins, garçons de cabine, serveurs, etc… Donnez des instructions claires et précises et procédez de façon rationnelle après avoir prévenu les passagers par haut-parleur. De la poupe à la proue. Chacun de vous assumera la responsabilité d’un pont. Allez, au travail !

Les officiers sortent en silence.

Le Pacha tire quelques bouffées de son brûle-gueule.

— Ainsi, vous étiez à mon bord incognito ?

— En effet, commandant.

— Je peux savoir pourquoi ?

— Un couple au comportement singulier que je suis chargé de surveiller.

— Qu’appelez-vous un comportement singulier, commissaire ?

Son insistance me trottine sur la prostate. J’aime pas qu’on se mêle de mes oignes. Déjà que je devais garder l’anonymat et que me voici appelé commissaire…

— Je pense que cela est sans rapport avec la bombe.

— Permettez-moi d’en douter. Et également de vous rappeler que je suis seul maître à bord. Tout ce qui s’y passe, tout ce qui s’y trouve relève de ma compétence.

Il est net, tranchant. Ses petits yeux aux paupières gonflées ne me lâchent pas d’une semelle, comme dit Béru.

— Une femme, d’origine allemande, s’est trouvée plus ou moins mêlée aux États-Unis à l’affaire Rosenberg, alors qu’elle était toute jeune fille. Grâce précisément à sa jeunesse, elle a pu, à l’époque, se disculper. Elle a mené une existence très banale pendant un certain temps, puis, quand la surveillance dont elle était l’objet s’est relâchée, elle a disparu. Voici un mois, a eu lieu une évasion spectaculaire dans une prison pour détenus politiques de Pologne. Le fait est rare. Plusieurs personnes participaient à ce coup de main, dont la fille en question. Elle et l’évadé se sont réfugiés en France à l’aide de faux papiers. Ils se font passer pour mari et femme, et peut-être après tout le sont-ils ? Ils se trouvent présentement à bord du Thermos et j’ai pour mission de les surveiller étroitement.