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— Leur nom ?

— Chlag.

Le commandant titille le foyer de sa pipe avec un crayon.

— Vous trouvez normal, vous, qu’un évadé vienne se faire bronzer sur un bateau de croisière ?

— Non, commandant, et c’est pourquoi je suis ici.

— Comment pouvez-vous prétendre que la présence de ce couple à bord est sans rapport avec le chantage des terroristes ?

— Si une bombe devait faire sauter le Thermos, je ne crois pas qu’ils y navigueraient. Les kamikazés ça va au Japon… En outre…

— Oui ?

— À Palerme, des tueurs ont cherché à abattre la femme.

— Vous êtes sûr ?

— J’y étais, m’étant arrangé pour lier connaissance avec elle. Nous leur avons échappé par miracle. Par la suite, ils ont essayé de m’avoir, et en y mettant le prix, croyez-moi. Sans doute ont-ils cru que j’étais son complice. Vous voyez bien que si les Chlag se trouvaient sur votre bateau pour y dissimuler un engin explosif, non seulement ils ne s’y attarderaient pas après l’avoir posé, mais de plus il n’y aurait aucune raison pour qu’on veuille les abattre.

Le commandant n’a pas un caramel mou à la place du cervelet.

À preuve, il objecte :

— Jusqu’à présent, d’après vos dires, c’est elle qu’on a voulu supprimer.

— En effet.

La pipe grésille. Le sourd ronron des machines, lancinant, ponctue la vibration du bâtiment. Quand le bâtiment va, tout va, paraît-il. Pourvu que ça dure.

— En dehors de moi, commandant, qui avez-vous embarqué à Palerme ?

Il est catégorique.

— Personne d’autre.

Bravo. Alors le poseur de bombes se trouvait sur le Thermos dès le départ. C’est lui qui tirait les ficelles. Je suis persuadé que les deux affaires sont sans rapport.

— Ce Chlag ? Qu’avait-il fait pour être emprisonné en Pologne ?

— Mystère. Il est absolument inconnu des Services de Renseignements occidentaux.

— Et vous filez un type dont vous ignorez tout ?

Son ton sarcastique me défrise.

— Je file qui on m’ordonne de filer, commandant. Je suppose que l’homme de barre, en haut, ne discute pas le cap que vous lui dites de prendre ?

Il a un sourire conciliant.

— Ne vous emballez pas. Ce qui me tarabuste c’est que, dans l’hypothèse où cette affaire de bombe n’est pas un mythe, je ne vois guère comment les terroristes pourraient être avertis des manœuvres du Thermos s’ils n’ont pas de complice à bord ?

— Peut-être en ont-ils un, mais qui ignore ce qui doit se passer ou bien à qui l’on a fait croire que cela ne se passera pas ?

Il opine.

— Probablement.

Je murmure :

— Il devrait être aisé de contrôler toutes les communications d’un occupant de ce navire avec l’extérieur, non ?

Au lieu de répondre, il compose un numéro au cadran de son téléphone.

Se nomme quand on décroche et déclare :

— Ordre formel : plus aucun appel téléphonique ne doit être fait, plus aucun message télégraphié. Quelle que soit la personne qui le demanderait. Compris ? Personne à bord, excepté moi, je répète, excepté moi, ne peut, à compter de maintenant, établir une liaison quelconque avec la terre. Toutes les demandes devront m’être soumises. Tout ce qui arrive aussi. Tout ! Un manquement serait sévèrement sanctionné. Si les passagers protestent, dites-leur que nous sommes en panne d’émetteur.

Il me considère d’un œil interrogateur. L’air de demander : « Vous voyez autre chose ? » Je réponds par la négative. Alors il raccroche.

— Vous allez avoir du pain sur la planche, prédis-je.

— L’essentiel est de conserver la planche, rétorque le Pacha.

À cet instant, Pastaga fait retour. L’air contrit. Il s’est bien démerdé, mais il lui reste encore des odeurs douteuses qui vous révoltent les narines.

— Je vous demande pardon, monsieur le commentaire, penaude-t-il, mais c’est l’Algérie. Avant je n’étais pas comme ça. La moindre émotion. Si je vous disais, un jour, chez le préfet de police qui nous complimentait, ma brigade… Sur son tapis. Pas moyen de m’en empêcher. Alors, le commandant vous a dit ?

— Il m’a dit, en effet.

— C’est t’épouvaffreux, n’est-ce pas ?

— Il s’agit de rester calme.

— Vous en avez de bonbonne, monsieur le communiqué ! Rester calme, quand on sait qu’il y a une bombabord !

— Jusqu’ici nous ne le savons pas, Pastaga. Des petits malins l’affirment, ce qui est différent. Au fait, vous avez eu des renseignements sur la victime de cette nuit ?

Il se branle le chef avec énergie.

— Éloi Prince était diplomate en retraite anticipée. Il vivait dans une très belle propriété aux Essarts-le-Roi (Yvelines) et s’occupait d’un élevage de chiens de chasse pour se distraire. Il passait pour avoir des mœurs indissolubles, passant beaucoup de ses nuits dans des boîtes de pédhomosexuels en compagnie de jeunes gens équivalents. C’est au ressortissant d’une boîte de nuit qu’il a été renversé par une automobile le mois dernier et a dû être hospitalisé dans une clinique pour y subitement une intervention chirurgiscard.

— C’est tout ?

L’éplorance la mieux plus profonde met du brouillard sur son visage.

— Ce sont les premiers tuyaux, monsieur le communiste, d’autres suivront subitement.

Il prend dans sa poche un délicat carnet noir qu’il a dû retirer récemment d’une friteuse, le feuillette, et ayant consulté l’ultime page écrite, déclare :

— Une dernière chose encore à propos de Prince, mais elle est, je superpose, sans importation, son dernier poste, avant sa retraite, a été Varsovie.

Il me rit d’espoir, mendiant le susucre d’un compliment.

Je le lui jette volontiers.

— Parfait, très intéressant.

Alors il se prend le ventre à deux mains.

— Oh non, ne dites plus rien, j’ai peur que ça va me reprendre.

Il sort, en serrant les genoux et, je l’espère, également les miches.

— Il est un peu… Un peu… comme ça, non ? note le Pacha.

— Et même beaucoup, me risqué-je. Commandant, pourrais-je avoir des renseignements sur la passagère de la cabine 513 ?

L’officier a un haut-le-chose. Il arrache sa pipe de ses dents, me considère d’un œil bizarre et demande :

— Elle vous intéresse ?

— Plus ou moins.

— Pourquoi ?

— Parce que Prince, quelques minutes avant d’être assassiné, m’a abordé, m’ayant reconnu, et m’a fixé rendez-vous à minuit dans la cabine 513 qu’il prétendait être la sienne, ce dont je n’avais aucune raison de douter.

Le commandant éclate d’un rire généreux.

— Il a voulu se foutre de vous, mon cher commissaire. Ou bien, qui sait, vous causer des ennuis, car l’occupante de la cabine 513 n’est autre que ma fille.

Je reste sans voix.

D’ailleurs qu’en ferais-je dans un cas pareil, de ma voix ?