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L’heureux père, fort heureusement, parle seul. Un papa, quand il s’agit de sa fille, et un époux lorsqu’il est question de sa maîtresse, sont intarissables.

Il m’explique que sa grande demoiselle prépare un doctorat de lettres à Paris. Alors maintenant que v’là les vacances, elle vient naviguer un brin avec papa, sa pauvre môman étant morte d’un chouf vicieux, y’ a trois ans. Une fille terriblement studieuse, sérieuse, à grimoires ! Le genre de nana, selon le Dabe, qui ne sait même pas la différence existant entre un homme et une femme, tellement elle est accaparée par les études. Faut qu’elle s’oxygène, dites. Se dépoussière les méninges. Le savoir, c’est bien joli, mais quand on a 23 ans, il faut aussi se tourner vers la vie.

Je ne peux pourtant pas lui dire qu’elle s’est tournée vers le mien, non ?

Les papas, c’est gentil, mais ça monte vite au pétard, si je peux exprimer, compte tenu de la situation.

Faut pas placer des sous-entendus quant à la vertu de leur belle fifille : ils tolèrent pas. Peuvent à aucun prix admettre qu’elles se laissent embroquer comme des papesses, leurs gentilles demoiselles. Qu’elles te vous pompent la tige comme elles pipent un gin-fizz. Pour eux, ce sont des saintes et la châsse est fermée ! Interdiction d’approcher. Prohibited ! Achtung, verboten ! Coup de latte dans le train aux intrépides. Juste les princes charmants sont admis, et encore, à condition qu’ils soient bardés de bonnes intentions. Mariage, fric et orgues ! Vaseline, violon. Pas les meurtrir, les chères chéries, les dépuceler à la langoureuse, en prenant son temps. Tact ! Ah oui, ça, surtout : le tact ! Du doigté ! La vaseline, que je te dis. La roucoulade. La remoulade. L’onction… de coordination. Langage châtié, queue de velours, pourpoint, gantelet, Lulli ! Pas les forcer, pas les heurter, ni les fourrager. La baise à distance, ils souhaiteraient, les messieurs papas. Par télépathie. Saint-Esprit de service. Prestidigitacon. Rien montrer. Pas de fade, c’est indigne. Never jouissance. De la tenue. Un gendre en bleu croisé, sachant manier les préservatifs et le subjonctif passé. Diplômé, de préférence. Docteur en ceci cela. Le zob en éprouvette. Ils le souhaiteraient uniquement médical, l’acte de chair de leur mouflette, les chers dabuches. Que tout ça s’accomplisse en clinique, sous anesthésique. Procréer en milieu stérile, quoi. Un comble !

— Et vous êtes allé au 513 ? questionne le maître à bord du Thermos.

— Heu… eh bien, mon Dieu, oui, naturellement.

— Pauvre Martine, elle n’a pas eu peur ?

— C’est-à-dire que… enfin, je n’ai pas eu cette impression, commandant. Il faut dire que je ne me suis pas arrêté, vous le pensez bien…

— Vous n’avez fait qu’entrer et sortir ?

— Que ça, commandant, que ça : entrer et sortir…

— Mais, à minuit, vous saviez que Prince était mort puisque vous étiez avec ces gens qui l’ont découvert ?

— Je voulais explorer sa cabine.

Il re-rit.

— Martine ne m’en a pas parlé. Il faut dire que je l’ai vue en coup de vent, ce matin…

Je lui demande la permission de me retirer.

Du moins, de sa cabine.

Il me l’accorde (à violon).

Ça détonationne sur le pont grill.

Arthur, le garçon de desk, comme on dit puis dans la marine navigante, a installé le matériel pour le tir aux pigeons, et les pigeons sont là, qui font la queue histoire de jouer les Buffalo Bill, bien éblouir la société de leurs prouesses flingueuses.

Pour l’instant, c’est un vieux krouminche qui s’exerce. Formide dans son bermuda à fleurs, sa saharienne Lapidus (lazuli). Il a coiffé une casquette de toile à longue visière. Enfilé des gants de peau. Tu verrais ce mylord, ronflant, briqué. Le geste d’une ampleur ! La manière, pour épauler, qu’il branle le flingue un grand coup, dans ses bras, pour bien se l’assurer à l’épaule.

— Poule ! il gueule.

Et le gars Arthur, un zig sudéen, frisé, marrant, libère le ressort pour que le bras de propulsion envoie la soucoupe d’argile noire dans les éthers. Poum ! Fait le flingot. Et re-poum.

La cible, imperturbable, entière, décrit une magnifique trajectoire avant d’aller fracturer le cassis de quelque requin en goguette. Le tireur hoche sa tête gâtouillante, l’air docte, mécontent. Il explique à Arthur, d’une voix claironnante, que ça vient de sa pétoire, cet échec. La mire qui mire pas fort. L’arme déporte. Arthur, lui, il ne proteste pas. Depuis le temps qu’il sait que c’est le matériel qui doit porter le bitos ! Au contraire, il favorise l’argument. Admet qu’effectivement, « faut bien le connaître » ce fusil. Que sinon on a des surprises ; d’autant que la détente est tellement chatouilleuse qu’elle envoie le potage pour peu que tu lui caresses le clito.

Bon, le mironton se prépare de nouveau à l’exploit.

— Poule !

Poum, poum, tralala ! Inscrivez ballepeau au tableau de chasse.

Les douilles vides parsèment le pont autour du crabe. Ganache, il rend le fusil avec humeur et cigle son Pearl Harbour en maugréant des trucs éminents sur la balistique et l’inconvénient des armes made in France. Lui, il a une seringue anglaise.

Haute précision. Pas un faisan ne réchappe.

Après lui, c’est un autre gus bedonnant. Belge, sur les bords. Il plombe les petits nuages avec entrain. Temps à autre, une soucoupe vole en éclats. Le mage Dieumerci me met la main sur l’épaule.

— T’es en forme, Grand ? il me demande familièrement.

Je pense à la rançon, à la bombe qui paraît-il est à bord. Et je l’assure que merveilleusement.

Il dit, désignant à bout portant les infortunés tireurs.

— T’as vu ces branques ? Manches comme des gigots, merde ! Ça se prend pour des Sioux et ils rateraient Orson Welles dans une cabine téléphonique.

Comme il vanne haut, le ton flétrisseur, les tireurs murmurent. Une marchande des quatre saisons (section poissecaille) plus rouquine que cent carottes, le prend à partie, lui disant que s’il est si malin, il n’a qu’à montrer sa force.

— Dis, la vieille, tu crois que j’ai de la fraîche à balancer en fumée ? ricane Dieumerci. Si seulement c’était sur des passagers qu’on pouvait défourailler, je me paierais un extra. Mais elles m’ont rien fait, ces soucoupes.

— Tandis que les passagers, ils vous ont fait quoi ? explose la houri, prête à lever l’étendard de la révolte.

Le mage est catégorique.

— Ils me font ch…, madame. Ils m’insupportent. Cette promiscuité avec eux me tue !

La pétroleuse pousse un cri de guerre si perçant, que les mecs du poste de pilotage donnent un coup de sirène, croyant à l’arrivée d’un navire qu’aurait loupé leur radar.

— Quel mufle, ce type ! elle indigne. Et pourquoi avez-vous pris ce bateau, s’il vous plaît, du moment que la compagnie des gens vous insupporte ?

— Pour faire plaisir à un ami plus lunaire que vos fesses et qui marche un peu à côté de ses pompes. Mais je ne pensais pas que de vivre avec ces connards dans un espace clos me ferait tarter à ce point. D’ailleurs je projette de descendre à la prochaine escale, à moins que le Thermos ne fasse naufrage auparavant, ce qui me comblerait d’aise.

Pour lors, ça mutine sur le pont grill. Les gens apostrophés se rassemblent en grondant. Le mage ne serait pas balancé comme Chéri-Bibi, que déjà ils lui auraient volé dans le plumage. Tout de même, quelques athlètes bronzés, avec la poitrine couverte d’astrakan, annoncent qu’ils vont lui faire sa fête et, moralement, retroussent leurs manches.

Le Dieumerci se met en garde. Son œil bleu est devenu un lance-flamme (qui lancerait de la glace).

— Le premier qu’ose porter la main sur moi, je lui jette un sort, annonce-t-il. Et au menton, encore !