« Tiens, v’là le mage ! Hé, Dieumerci !
Le grand balèze se pointe, de sa démarche plantigrade, le menton en tiroir, l’œil en fausse férocité, aiguisant des rancœurs.
Béru présente.
Puis, avec cette vive ingénuité à laquelle nul ne résiste, déclare :
— Mage ! si tu voudras me faire plaisir, va m’essayer cette péteuse dans sa cabine, tu mendieras des nouvelles.
Dieumerci accepte spontanément, comme il accepterait une tournée de blanc au rade. À peine plus formaliste, Paméla dit qu’elle veut bien, à condition toutefois de presser un peu le mouvement, vu qu’elle a la ranque chez le masseur du bord. Sa Magesté (je cause du mage, donc j’écris avec un « g ») propose de ne faire, avant cette petite séance para-médicale qu’un service léger, quitte à terminer ensuite la dame par son grand jeu supra-terrestre. Elle objecte que des préliminaires ne feraient que lui agacer le sensoriel et que c’est le kinésithérapeute qui risque de bénéficier d’une telle mise en condition. Dieumerci trouve la solution, à savoir qu’il suffira de décaler le rendez-vous. Et que, si le masseur rouscaille, il ira lui faire avaler son flacon d’embrocation.
Tout étant réglé aux mieux des intérêts généraux, je reste seul avec Bérurier.
Nous prenons place, près de la piscine, où des naïades à cellulite font des effets de vergetures et de bourrelets. Les passagers commentent les événements : un meurtre, un accident… de chasse plus une fouille en règle des cabines, ça commence à bien faire… Drôle de croisière. Ils se demandent s’ils n’ont pas embarqué sur l’Écossais Volant, tous ces braves Jean Bart, et si la Compagnie va leur jouer Le Vaisseau fantôme à prix de faveur.
Je mets mon compère au courant des derniers événements : la bombe à bord, l’ultimatum des terroristes, l’avion d’Air France détruit en plein vol. il m’écoute en se gratouillant des pilosités, de-ci de-là. L’œil en billot de boucher.
— Varsovie, hein ? soupire son Ampleur lorsque je me tais. Chlag sort d’un pénitencier de la banlieue de Varsovie, le Prince était en poste à Varsovie et c’est le zinc qu’assurait la ligne Paris-Varsovie qui vient de se fraiser.
— Oui, cependant je n’avais pas l’impression que l’affaire Chlag et l’affaire « Terroristes » soient liées.
Le vilain méchant murmure :
— Tu sais, tes impressions…
Le soleil est intense. Y’ a des bruits d’eau. Des cris joyeux… Tout respire les vacances, l’évasion. Et dire que la mort est embusquée sur ce barlu. Qu’elle frappe déjà, à petits coups sinistres… Mais que sa vilaine voix va peut-être tonner, brusquement, si fort que le Thermos s’en ira glaouper dans les abysses avec son chargement de tout ça : cons et moins cons, dames et messieurs, moines, enfants, vieillards, mouches du coche, cochenilles ; tout le barlu, son fret, ses empafés de frais, les uns, les autres, croyants, athées, les belles salopes, les sombres nœuds… La lyre. Les matafs, les mousses, la mousse de foie gras, le caviar, les godemichés, les bandages herniaires. Au fond des eaux, comme les galions chargés de trésors, musc et esclaves, épices et chaudes-pisses. Le navire baoum ! Glouglou ! S.O.S. ! Perdition. Chaloupes à l’envers. Plus près de toi, mon Dieu.
Je ferme les yeux dans la chaleur du mahomed généreux. Pourvu qu’il se refroidisse pas trop vite, ce barbecue. Qu’on rôtisse encore quelques millénaires…
À mi-voix, v’là le Sana qui récite :
— Une petite Allemande vivant aux U.S.A. est impliquée dans une affaire d’espionnage, donc elle se situe côté U.R.S.S. Quelques années plus tard, elle fait évader un gars embastillé dans l’Europe de l’Est. Donc, elle a changé son fusil d’épaule. Elle vit avec ce type. Ils s’inscrivent dans une croisière pour P.D.G. en rupture de bureau et d’anévrisme. Première escale, Palerme. On tente d’abattre cette fille. Des gens qui parlent anglais et qui ont des moyens, et qui sont nombreux, et qui n’ont pas froid aux carreaux. Ils sont si acharnés, ces messieurs, qu’ils font sauter l’immeuble où je me suis réfugié, pensant que je suis un complice de la femme. Je réchappe, comme toujours, monte à bord. D’emblée, un vieux pédoque qui me connaît me file rancard dans la cabine de la fille du commandant. Aussitôt après, on le bousille d’un coup de hachoir. Et puis le gouvernement français reçoit un ultimatum d’une organisation secrète. S’il ne paie pas une rançon, le Thermos va sauter. Pour lui prouver que ça n’est pas de la plaisanterie, on fait craquer un Boeing d’Air France. Le Boeing, le vieux pédoque, et l’évadé viennent tous de Pologne.
Je rouvre les yeux.
— L’ai-je bien résumé ? je demande à mon inséparable, à mon incomparable subordonné suborneur.
— Mistinguett ! résume Mister Queudâne.
— En pareil cas, quelle est la conduite à décider ?
— Avoir une gentille converse avec la Yuchi et son julot.
— Nous avons des ordres très stricts, les concernant. Nous sommes uniquement chargés d’observer leurs faits et gestes sans intervenir et sans attirer leur attention.
— T’oublies qu’au moment qu’on a reçu ces ordres, l’était pas question de bombe à bord, ni d’assassinat.
— Tout de même…
— De plus, en outre, faut pas oublier une chose : le mec qu’a sucré l’immeuble de la marquise, à Palmerde, est ici, puisque tu l’as vu monter sur le Thermos. S’il a voulu te nettoyer à terre, y’ a pas de raison qu’y renonçasse en mer ? Il est donc urgent de le démasquer.
— C’est juste, seulement ce ne sont pas les Chlag qui peuvent me renseigner à son propos.
— Biscotte ?
— Mais parce qu’il appartient à la bande qui a voulu tuer Yuchi.
— Justement, elle doit pouvoir nous indiquer ce que sont ses ennemis. C’ serait un grand pas en avant.
J’ hoche la tête.
— Non, attendons.
— Qu’on soye déguisé en chair à poissons ?
— La situation va peut-être évoluer.
— Si elle évolue dans les airs, tu l’auras cherché, Mec. Quand y’ a le feu, on prévient les pompelards, on n’attend pas qu’il pleut.
Justement, Yuchi se la radine, flanquée de son grand vilain. Elle est en petite tenue de plage, dans les teintes corail et Césarin s’est mis en verdâtre, ce qui le fait ressembler ce matin à un poireau plutôt qu’à un navet. En tout cas, il garde son côté potager. J’ sais pas s’il y a moisi longtemps, en prison, en tout cas, sa mine blafarde tendrait à le faire croire.
— J’ai entendu parler d’un nouveau meurtre ? fait Yuchi.
— Non, là, il s’agit d’un accident dû à la maladresse d’une passagère qui voulait tirer le pigeon pour la première fois de sa vie.
Alors, Bérurier se penche sur moi. Il sent l’ail. De la veille.
— T’ es sûr certain qu’il s’agissait d’une maladresse, gars ?
Sa question se tortille jusqu’à devenir pointue comme une corne d’abondance. Elle plonge au fond de mon oreille et gagne, sans difficulté, ma vaste intelligence, laquelle ne s’éloigne jamais beaucoup des réalités environnantes.
J’essaie de revoir la scène, au ralenti. Le mironton accoudé au bastingage. Suffisant. Reprenant du poil de la bestiole à la vue de cette fille plus manche que lui.
Il se remettait à rouler les mécaniques, le Buffalo-foie, à chiquer les conseillers. Fausse indulgence, sourire protecteur. Bref, le tout vieux con authentique, sans failles, pouvant servir de prototype, de con-étalon. Et puis, vraoum ! La giclette de plomb dans la physionomie. Toute la sauce, tout le potage, en pleine gargoule. Poum ! De quoi lui gommer son sourire entendu. Lui perforer les conseils.