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Pourquoi s’agirait-il d’un assassinat ?

Dunœud-gatoche, avec sa visière et ses gants de peau chochote, il ne pouvait gêner qu’un certain art de vivre. Y’ avait pas de quoi le tuer. Ou alors on tournerait au méchant carnage.

Bérurier cesse de se fourbir la poilucherie.

Il dit :

— Les aminches, figurez-vous qu’ j’ai une idée dont il m’est venue, c’ matin. Si vous voudriez, j’ v’ s’invite à une caviar-party dans ma cabine. On se pèle un brin, sur ce rafiot. Alors on va se réunir, quèques potes, pour dire de se sortir de l’environnement. Vous êtes partants ?

Les Chlag acceptent.

J’ignore où il veut en venir, le Gravos, mais je lui laisse dévider son câble. Il a parfois des initiatives heureuses…

Soudain, l’haut-jacteur se met à tonitruer, comme quoi on va passer devant le Mont Porthos, là que s’élève le monastère de Foumtonpolos où s’éduquent les popes Corne. Sur tribord, faut pas rater. Le barlu sirènera trois fois, pour saluer les popes, les prévenir qu’ils doivent déproser vite fait, vu qu’on passe, tout blanc, en battant pavillon français ; qu’ils doivent pas rater notre vue féerique. Un peu de la France, là, qui vient leur déambuler devant dans un sillage d’écume. Ça vaut le coup d’arrêter de popotiner un instant, non ?

Tu les verrais, les passagers sagères, ce rush ! Cette ruche !

Aux Kodaaaaak… dak !

Le touriste, tu comprends, c’est son Kodak qu’il suit. Dans la vie courante, il habite chez son auto, et en voyage, il suit son Kodak. Inséparables, ils sont. Je dis Kodak, c’est résumaire comme formule, je te passe le matériel, Canon, Baulieu, cellule incorporée, trépied, zoom, mon cul, toutim, grand angulaire de frais, diapo, kodachrome, flash, cache, zobanche, la kyrielle énorme, le barda monstre, la peau de mes rouleaux. Clic, clac, partout, en tout lieu. Je te crépite. Te capte. Vite, le temps de recharger. Réglage éclair. Clip clap ! Au 200 tième !

Ils ont leurs appareils à portée, toujours, les passagers sagères. Pas loin, dans les sacoches à bretelles. Qu’ hop ! sitôt qu’il y a du clic-clac possible, les v’là qui bondissent, comme pompiers sur leurs casques, au signal d’alerte. Kodak-Rolley, Machin, Chose, avec ma bite incorporée, je te dis. Déjà, en état d’inertie, quand le barlu fait juste que voguer, peinard, au soleil, ils mitraillent. N’importe qui, n’importe quoi, tout, avec frénésie. À çui qu’en flashe le plus. Des vieux, des jeunes, femmes, hommes, la cheminée, la piscine, la chaise longue, Riri en train de ronflouiller sur son transat la biroute dilatée, le buffet ! Ah, ça surtout : le buffet. La becte, avant qu’elle soye pillée, mutilée, fanée, engloutie par les voraces, quand elle pimpante sur sa nappe blanche : hors d’œuvre, gâteaux… En couleurs. Bocuse. Clic-clac ! Souvenirs. Merde, j’oubliais de filmer le baba ! Des fourmis du cliché ! Des termites de la pelloche ! Des fous ! Des Japonais ! Des endoffés. Je les déteste de toute la honte que m’insufflent leurs appareils. Mes appareils à deux fois ne se font pas connaître… Ah, les nœuds ! Ah, les éborgnés du Kodak ! Réglage, temps de pose, focal, matière focale !

Alors, tu parles, le Mont Porthos, l’effet que ça leur produit ! Si ça effervescente. Ils bondissent hors de l’eau, hors de leurs chaises, hors de leurs cocktails, hors de leurs gonds. Vite ! Chnell ! Kodak ! Kodak ! Au secours… Y’ a des tartes, prises au dépourvu, qui foncent à leurs cabines, bousculant tout, échevelés, hors d’haleine, perdant leurs godasses, leurs hémorroïdes, leur pognon, leur raison. Des guignols fous d’angoisse, morts de terreur à l’idée que le Mont Porthos va défiler, d’un instant t’ à l’autre, et qu’ils le filmeront peut-être pas, qu’il leur échappera. Qu’ils rentreront sans lui à la maison. Bredouilles de Mont Porthos. La honte ! La ruine. Le Kodak en berne ! L’objectif pantelant.

Le désespoir enfoncé comme un épieu dans la sacoche de l’attiraillerie. Panique générale. Branle-moi le combat. Les chaloupes à la merde ! Vite Porthos ! Saint Porthos du mont !

Comment le barlu bascule pas, je me demande. Toute la horde à tribord. Par paquets, caviardée contre le bastingue, les grands grimpés sur les petits, dessin de Dubout, d’essaim d’abeilles. Tiens, mon dard ! Clic-clac. Un bruit roulant. Ça domine le ronron des machines. La rumeur de la mer. Les clics et les claques. Les clacs du déclic. Et le ronflache des caméras. Parce que, le mont Porthos a beau être immobile, son monastère vachement statique, ils filment, ces archimandricons. Balaient le paysage comme des essuie-glaces balaient le pare-brise. Gauche droite, droite gauche, tout bien, rien rater. Zoom ! Avant, arrière… Un fracas de cigales en délire. Cliiiiic-claaaaac ! Ils vont nous faire chavirer, ces gueux. On va patapoufer dans la grande bleue, pour divertir les popes à leurs fenêtres, qui nous regardent battre pavillon tricolore ! Goinfrer les requins mignons qui parfois nous font un numéro de fliper à quèques encâblures. Ils voient la vie par un viseur d’objectif, un œilleton de caméra. Elle est cadrée, la vie, pour eux. Limitée d’un rectangle noir. Tout ce qui déborde du cadre est pas bon, à jeter, à dévivre. Clic-Clac ! Au Kodak ! Les compagnons de l’Instamatic. Les archers du téléobjectif. Il leur sert de sexe, le téléobjectif. Tu les verrais bandouiller fièrement, les cosaques du Kodak. Des bites grosses commak, ça leur fait ! C’est plus des hommes, c’est des zooms. N’ont plus de sexe. Seulement ces gros machins noirs, funèbres, pour emmagasiner des riens, des broutilles d’horizon, des instants d’à-quoi-bon. Ils chargent l’univers avec leurs Kodak. Montent à l’assaut, rangs serrés, un œil clos, l’index paré. Nettoyeurs de tranchée. Tout leur est bon. Ils souillent de la pellicule infatigablement. Provisions ! Pour l’hiver. Pour s’entrefaire chier à se passer leurs vacances après les déjeuners du dimanche, sur de pauvres écrans qui se gondolent de voir leurs tristes bouilles.

Je les entends déjà annoncer, le ton humide de rétrospective émotion : « Ça, c’est le mont Porthos. Regardez bien, en haut, on aperçoit deux popes qui se sodomisent. » Y’ aura des coudes dans le champ, parce qu’ils en jouent tous éperdument. Des trognons de Kodak. Des moignons de téléobjectifs. Des mains qui faisaient « adieu, adieu » aux moines. Et puis il y aura aussi ces roches grises qu’ambre le dur soleil de l’été méditerranéen. Le hardi monastère, cailloux sur fond de cailloux. Moi, ce que je regrette, confusément, à cette seconde, c’est de voyager sans Kodak. Je voudrais flasher un bon coup ce ramassis de cons. Tirer sur ce peloton d’exécution, faire un poster de ces postères pour l’offrir au musée de l’homme. Qu’on se rende enfin bien compte, un bon coup, de l’évolution de l’espèce depuis nos grands pères macaques.

On me cigogne l’épaule.

Je retourne.

C’est le commandant.

J’ai l’impression qu’il se fait des années à chaque minute qu’écoule, le Pacha. Il vieillit de trop de responsabilités. Il périclite de la pensarde. Lui, son job, c’est de driver des rafiots, assurer des navettes de vedettes, veiller que la cale reste bien sèche, faire de l’eau, du mazout, hisser les pavillons de ceci-cela en temps opportun. Les grandes besognes policières, il manque de vocation.

— Rejoignez-moi à ma cabine, il murmure.

Puis, demi-tour à droite, droite…

J’abandonne à pas lent tous ces dos bandouliés de Kodaks.

La Yuchi a réussi d’esbigner son escogriffe.

— Je meurs du besoin de toi, elle me chuchotte.

Allons, bon, v’là autre chose. Que je vais devoir remettre le couvert. Dis, c’est la haute-lonche sur le Thermos.

— À l’heure de la sieste, dans ma cabine ! lui fais-je.

Elle en paraît toute joyce. Moi, je devrais forcer sur les mets pimentés, il me semble. Du train où vont les réchauds de ces dames, je risque de mal soutenir le rythme.