Le commandant vient de s’en bourrer une.
Il tire sur sa bruyère à petits coup gargouilleurs. Ça sent bon l’Amsterdamer dans son appartement.
— La situation évolue, m’annonce-t-il.
— Vous avez trouvé la bombe ?
— Non, les recherches ont été absolument négatives. Par contre, je viens de recevoir des instructions de la compagnie, en accord avec le gouvernement. Je dois mettre le cap sur Kebotalkon immédiatement et y faire escale dans l’après-midi.
— Comment réagiront les terroristes ?
— Précisément, ce sont eux qui réclament ce changement d’itinéraire.
— Il n’est pas conforme à leurs premières instructions.
— Leurs desseins sont plus impénétrables que ceux de la Providence, soupire l’officier. Mais ce n’est pas tout.
Il arrache sa pipe d’entre ses dents et poursuit.
— Ils ont avancé l’heure de leur ultimatum. Celui-ci expire ce soir même à dix heures. S’ils ne sont pas en possession de la rançon, le Thermos sautera à ce moment-là.
— À quai ?
— Non, en pleine mer, car l’escale à Kebotalkon devra être réputée technique et ne pas durer plus de trois heures. Le laps de temps accordé par ces bandits se situe entre 15 et 18 heures.
Là-dessus, il se renquille la bouffarde entre les croqueuses et laisse flotter son amertume sur l’eau fangeuse de nos méditations, comme n’aurait pas manqué de l’écrire Chateaubriand.
Un qui phosphore à s’en émietter les cellules, mon ami, c’est ton aimable San-Antonio. Je procède à un survol en rase-vagues de la situation. Tour d’horizon complet. 360 degrés !
Et alors, ma décision est prise. Une sève neuve m’investit. Je me sens grandir, grandir, grandir… dans mon estime. L’énergie, c’est la baleine de parapluie de l’homme d’action. Un leurre. Quel leurre est-il ? Le Jules qui se donne l’illuse du pouvoir ; et perd de vue la seule philosophie qui lui soit possible, qui lui soit bonne : celle de la résignation. Car y’ a que ça de valable en ce monde, la résignation. Mais attention, pas celle penaude des martyrs. Que non pas ! Je cause de la résignation superbe de l’homme embarqué dans l’engrenage fou du destin et qui, ne pouvant espérer le contrôler, accepte avec grandeur l’inévitable : « Venez, la mort, vous êtes ici chez vous ! Provide, Providence, à ta guise, puisqu’il m’est impossible de m’opposer à tes décisions ou caprices. » Du dédain, tu comprends. On ne t’a laissé que le choix entre la peur et l’indifférence. Pour ta satisfaction personnelle, pour le bon renom de la maison Homme, opte pour l’indifférence, je te préconise. Travaille-la, installe-toi en elle. Qu’elle devienne altière. Saint-Cyr-les-gants-blancs qui fait école ! Oui, qu’on devienne les Saint-Cyriens de l’impossible-nul-n’est-tenu. En grande tenue. Bras d’honneur à l’appui. Tue-moi, je t’emmerde. Sourire aux lèvres. La force de l’impuissance. Toute sa grandeur âpre et sauvage, fils. La dégager de soi, la brandir haut. « Viens-y, Perdition. Approche, dislocatrice de ce qu’elle a créé. Regarde comme mes yeux te regardent. Comme ils ne cillent pas. Comme ma main tendue est parfaitement immobile. Comme mon pouls bat mesurément. Vois sur moi comme ton pouvoir est vain puisque je m’y résigne jusqu’à l’absolu. »
Ainsi pensait San-Antonio, sur ce bateau en péril, dans la fumée hollandaise du brave commandant dont la fille fait si bien l’amour. Oui, ainsi…
Et alors, je me dresse. Me faudrait une cape pour donner plus d’ampleur à mon geste, le transformer, si mince, en aile delta.
— Que comptez-vous faire, commandant ?
Question trop simple, trop banale, donc déroutante.
Il avoue d’ailleurs ne la point comprendre.
— Obéir aux instructions de la Compagnie ? je lui fais.
— Naturellement.
— N’êtes-vous pas le seul maître à bord ?
— Et alors ?
— Alors vous pouvez prendre les décisions que vous voulez, n’est-ce pas ?
— C’est vrai, mais…
— Mais vous avez charge d’âme, commandant. Et si vous obéissez aux ordres, à cause de vous, quelque huit cents personnes risquent de mourir dans les heures qui viennent.
— Je ne comprends pas.
Bon, il ne comprend pas. Comment lui en ferais-je le grief, moi qui commence tout juste à piger la motivation de tout ce circus ?
Je m’approche de lui, m’assois sur le coin de son petit bureau d’acajou pour le tenir dans la braise de mes yeux dominateurs.
— Commandant, dans cette affaire, quelque chose m’a surpris : l’énormité de la rançon demandée, et le fait qu’elle ne s’assortisse pas d’autres revendications telles que : libération de prisonniers, remise de documents, etc… comme il est d’usage. En fait, les terroristes savent pertinemment que le gouvernement français ne donnera pas cette somme.
Cette fois, il a posé sa pipe, le Pacha.
Et bientôt ce sera sa chique.
Il me suit, fasciné par l’intensité de ma voix.
— Alors ? balbutie-t-il.
— Je ne vois pas encore le but recherché. Mais ce que je crois, c’est que ce bateau sautera. C’est là, la finalité de l’opération. Il sautera ! À moins que nous ne parvenions à dénouer à temps ce sac d’embrouilles.
— Mais qui peut vous laisser croire…
— Mon instinct, commandant. Bête à dire ? Pas convaincant ? Et pourtant c’est ainsi : mon instinct seulement. Mon sixième sens de flic confronté déjà à une foule de casse-têtes et que son flair n’a jamais trompé. Il m’arrive de ne pas en avoir. Il ne m’est pas encore arrivé d’être induit en erreur par cette notion de l’événement qui fait qu’on est ou non un véritable poulet.
— Mais, si le but recherché est la perte de ce bateau, il suffisait de le faire sauter, purement et simplement, sans alerter le gouvernement !
— Je n’en disconviens pas, commandant. Aussi renoncé-je à formuler une hypothèse pour l’instant. Ce que je veux vous dire, c’est ceci : « Pour l’instant, la bombe n’est pas à bord. Mais l’un des cerveaux de l’organisation, lui, par contre s’y trouve. Tout a été merveilleusement manigancé ! Dans un premier temps : l’ultimatum. Une bombe à bord. Vous passez le bateau au peigne fin. Résultat négatif. Second temps, un avion d’Air France explose, prouvant de façon aussi tragique… qu’éclatante, que nous n’avons pas affaire à des bluffeurs. Troisième temps, enfin, on vous ordonne une escale surprise. Très courte. Savez-vous pourquoi ? Pour placer la bombe à bord d’un bateau qu’on a déjà fouillé, et pour permettre au type de l’organisation de se tirer avant le patacaisse. Alors moi, commissaire San-Antonio, je vous dis ceci, commandant : n’obéissez pas aux instructions de votre compagnie. Continuez votre route. Tant que nous serons en mer, nous ne craindrons rien !
Il y a un temps.
Pas mort, crois-le bien.
L’officier soupire :
— Et si vous vous trompez ? Et si la bombe est déjà à bord ? Et si ces gens la font sauter en constatant que nous ne nous soumettons pas à leur injonction ?
J’opine.
Grosse comme ça.
— Commandant, tout est question d’appréciation dans la vie. Quand un médecin détecte un cancer chez un malade, il peut soit l’opérer, soit lui donner de la morphine. En obéissant à ces canailles, vous optez pour la morphine.
— Je vais réfléchir…
— Pas trop longtemps, de grâce.
Et à ce moment-là, très précis, la porte s’écarte, et la gentille Martine se pointe. Tout sourire. Bien radieuse. Resplendissante. Ensoleillée de partout, particulièrement des cuisses.
Le visage au papa, par contagion, s’éclaire.