Tombe à genoux. Puis sur le côté.
Ma partenaire dételle.
Je ferme les yeux, respire trois grands coups, à la file. Puis me redresse.
Le jeune mataf, un petit rougeaud à tête ronde, est en train de réparer son outrage à la moquette, d’une semelle qui paraît confondre foutre et mégots.
— C’est à quel sujet ? haleté-je.
Il bredouille.
— Le commandant demande comme ça que vous alliez le rejoindre chez le radio.
Puis, s’apercevant qu’il a laissé sa soute ouverte, il se rajuste en reniflant.
Je parviens à me mettre debout, mais comme le ferait un homme qui vient de dévaler sur le dos le perron du Sacré Cœur.
Martine essaie de se refaire une santé.
Enfin, tu vois, la vie reprend, doucettement.
Le petit marin se racle le gosier et murmure :
— Je peux vous demander quèque chose, m’sieur ?
— Mais, naturellement, mon garçon. De quoi s’agite-t-il ?
Il marque un ultime temps de timidité avant de se décider :
— Je voudrais qu’ vous m’ disiez, ça, là, t’ t’ à l’heure, maintenant quoi, comment t’est-ce vous y arrivez ?
Je me passe les mains sur les hanches, pour essayer de les désendolorir.
— Ça, mon petit gars, je serais bien incapable de le dire… Ce sont des trucs qui vous viennent comme ça, machinalement…
CHAPITRE VIII
DANS LEQUEL
JE REGARDE BROSSER UNE GERCE
— Je vous ai demandé de venir, commissaire, parce que ma fille se trouve dans mon appartement et que je ne veux pas parler devant elle. C’est une nature délicate. Une jeune fille sans défense, qui ne sait rien de la vie et que les terribles questions qui nous occupent risqueraient de… Mais qu’avez-vous ? Vous êtes tout pâle ?
— Je… heu… me suis cogné le genou en accourant, et vous savez combien les douleurs au genou…
— Taisez-vous : j’ai joué au rugby dans ma jeunesse !
Le radio est un grand garçon froid et blond, qui pourrait être anglais s’il appartenait à la marine britannique. Il semble indifférent à tout. C’est l’homme-ustensile type. Aussi vivant que son matériel.
— Qu’y a-t-il de nouveau, commandant ?
Le Pacha va pour répondre, mais Pastaga arrive, mandé lui aussi par l’officier. Il s’est inondé de parfum à bon marché, mais continue de charrier néanmoins des remugles excrémentiels.
— Alors ? il demande.
Le Pacha cueille un feuillet et s’en évente avant de le lire.
— Ceci est un câble qu’un passager a voulu faire envoyer.
Il nous regarde, aussi sûr de ses effets qu’un dandy de la belle époque. Puis lit, à haute, belle, noble et intelligible voix : « Faisons escale technique Kebotalkon. Grosse affaire à bord. Envoyer immédiatement renforts. »
Le commandant se tapote les lèvres avec son feuillet.
— C’est adressé au chef de la Sûreté Marseillaise et c’est signé Pastaga, termine-t-il.
Un louftingue silence, véry copieux et coagulant. The surprise. On se dévisage.
Pastaga blêmit au-delà du possible, là que le blanc devient verdâtre à force d’être blanc.
— Mais c’est tonton ! C’est t’ honteux, glamuche le malheureux. J’ai jaja… j’ai mémé… Jamais… Moi !… Adresser un caca… un câble… Je… Escalade où, on fait ?… J’ai pas caca… qualité… Pour déclamer des forains… heu… réclamer des renforts… Oh, mon Dieu ! L’émotion. Je vais pas pouvoir me retenir. Ça y est, je peux plus. L’Algérie, mon commandant ! J’ai l’honneur de vous demander pardon… Oh ! Laissez que j’essaie de me contenir ! Me regardez pas. Ne causez plus… Je serre. Je retiens… Je veux que ça passe. Je… Raoûhaoû ! Impossible ! L’Algérie… C’est plus fort que moi. Je relâche… C’est les muscles rectales…
Un bruit hideux, ponctué d’une odeur qui l’est bien davantage, et voilà Pastaga qui sort, en bredouillant des excuses, d’une démarche de robot dont les piles faiblissent.
L’officier hoche la tête et va ouvrir des portes complices de courants d’airs méditerranéens.
— Il est malade, ce type, grommelle le Pacha. C’est la première fois que je rencontre un flic qui s’oublie dans son froc à tout bout de champ.
Je cueille délicatement le message au bout de ses doigts.
— Permettez ?
Le relis.
Puis, au radio :
— On vous a dicté ce message, je suppose ?
— En effet.
— Depuis où ?
— Cabine 208.
— Il faut savoir qui est le locataire de la 208, dis-je au Pacha.
— Vous pensez bien que j’ai commencé par là.
— Et c’est ?
— Pastaga.
Poum ! Nouvelle douche. Ça devient pas mal, admets ? Cet amphigouri, j’ sais plus où il s’arrêtera. On opère l’immense glissade vers l’inconnu. Ces ordres, ces meurtres, ces gens étranges… Tout ça sur fond de fornication. Copulation monstre. Dames chasseresses. Le rut à bagages. Figne-figne. Encore ! Tu me le, tu me la. Goûte. Goûte l’autre ! Et ça, c’est de l’Amsterdamer ? On délire, tripatouille…
— Vous avez une idée ? me demande le commandant.
À tout hasard. Car à son ton, on sent bien son scepticisme. Il s’en gaffe que j’ai la gamberge à zéro. Que mes pensées sont voilées. Tu veux bâtir une hypothèse qui se casse pas la gueule, toi ? Demande-moi plutôt de te reconstituer la tour Eiffel grandeur nature avec des cartes à jouer, j’aurai plus de chance d’aboutir.
— Vous avez parlé de l’escale imprévue de Kebotalkon, à Pastaga ?
— Du tout ! Vous fûtes le premier averti, et le seul.
— Donc, c’est quelqu’un de la bande qui a voulu adresser ce câble ? Quelqu’un qui savait en même temps que vous ?
— Évidemment.
— Venez.
Il m’obéit. Bon, v’là que je donne des ordres au commandant, à c’t’ heure. On se retrouve, les deux, sur le dernier pont, tout en haut. Soleil, je crois qu’on l’appelle.
Nous nous accoudons au bastingage, d’un accord commun et regardons un instant flasher les locdus, sur tribord. Qu’ils se gavent à mort du mont Porthos. Lui prennent chaque caillou gris. Ne ratent pas une tuile du monastère. Zoom avant, zoom arrière. La prise de Berg-op-zoom ! Tu les verrais, fiévreux, affairés, pathétiques, crispés à s’en coincer le guignol dans la cage à serin… Clic, clac, clic, clic, clac… Jouant des coudes pour s’assurer le premier rang, faire du plan général sans contrainte. Je te dis qu’ils l’érodent, le mont Porthos, à force de le grappiller. Le bousillent à coup de Canon, Leïca, Kodak… Leurs visées réflexes deviennent meurtrières. Ils dégagent du pernicieux. J’ suis sûr que les popes vont choper la vérole, là-haut. Se commencer des tumeurs connes ou malignes avec toutes ces radiations qu’on leur balance à pleins diaphragmes depuis le Thermos.
— Vous êtes sûr de votre radio, commandant ?
Je lui aurais mis la main aux burnes, il sursauterait moins violemment, ne me roulerait pas d’aussi vilains yeux.
— Vous plaisantez, je pense ?
— Je fais le tour de la question.
— Mes garçons sont irréprochables. Le petit radio que vous venez de voir travaille avec moi depuis cinq ans, et ses supérieurs depuis dix.
— O.K., je n’insiste pas. Comprenez que nous nous trouvons face à une situation qui nous oblige à tout envisager.
Il radoucit.
— Bien sûr.
— Et comprenez également que j’ai raison en vous recommandant de ne pas céder à cette demande d’escale. Nous avons à présent la preuve qu’un membre de l’Organisation se trouve bien à bord. Alors, renversons la situation et gardons-le comme otage, commandant.