— Et s’il a décidé de se sacrifier ?
— Oui, bien sûr. Mais tout ce mic-mac sent trop la machination savamment élaborée. Or l’esprit de sacrifice ne se produit qu’au cœur de l’action. De toute manière, le gouvernement ne lâchera pas les milliards demandés, n’est-ce pas ? Alors de deux choses l’une, ou bien les terroristes nous feront sauter, ou bien ils se dégonfleront. S’ils doivent se dégonfler, votre refus d’obtempérer ne changera rien à la chose. S’ils doivent agir, ce n’est pas en suivant scrupuleusement leur plan que nous nous en sortirons.
— Mais la Compagnie va entrer en conflit avec moi !
— La Compagnie ne se trouve pas à ce bord, commandant. Ici, la Compagnie, c’est vous !
Il frappe du plat de la main la barre vernie du bastingage.
— Vendu ! décide-t-il, je pense que vous avez raison. Je file à la passerelle donner des ordres pour le changement de cap !
« Et vous ? s’inquiète-t-il avant que de s’éloigner.
— Moi, je vais faire un truc qui ne vous plaira pas, mais que je dois faire.
— C’est-à-dire ?
— Puisque vous paraissez me faire confiance, commandant, faites-moi confiance jusqu’au bout.
Il sort une pipe de sa fouille, la tapote sur son talon et s’éloigne en la tétant gloutonnement.
Le radio me considère d’un œil évasif.
— Je comprends mal votre question, monsieur.
— Elle est pourtant simple, mon vieux : quelle pièce essentielle suffirait-il de retirer à tout votre bouzin, là, pour mettre la radio en panne ?
Le garçon blond-froid hausse les épaules.
— Il y en a beaucoup, voyons… Si vous retirez n’importe quel rouage d’une montre…
— J’ai dit essentiel. Irremplaçable, si vous préférez. Il existe bien un organe-clé dont la disparition priverait le Thermos de sa radio jusqu’à ce que nous fassions escale ?
— Naturellement, mais vous vous rendez compte du danger qui…
— Laquelle ?
J’ai parfois l’impatience froide. Mon regard tranchant, ma voix déterminée lui en imposent.
— Il est évident que si on retirait le boffuseur de délégation…
— Ça se trouve où, ce machin ?
Il dépose son casque, dévisse le capot latéral du bloc-radio et me désigne une sorte de bobine rouge qui tient compagnie à 144 657 pièces variées.
— Vous savez jouez aux échecs, Vieux ? questionné-je.
— Bé, oui, pourquoi ?
— Parce que vous allez pouvoir faire quelques parties à tête reposée à compter de tout de suite.
Là-dessus, d’un geste précis, j’arrache la bobine et la coule dans ma vague.
Sa Majesté le Mage est radieux comme une bite neuve.
On se rencontre au pont Salon où il déambule en louvoyant des clavicules, l’œil rigolard, sa grande carcasse enveloppée dans un peignoir blanc en tissu éponge. On croirait un catcheur en train de gagner le ring.
— Alors, la dame salope ? j’interroge.
Il lève vers le plafond deux bras interminables capables de stopper le Trans Europe Express en pleine course.
— Royale ! Le pote Béru m’a fait un cadeau inestimable. En voilà un, au moins, qui pense aux aminches. Cette ravageuse a du style, de la santé et des inventions rarissimes. La vraie bénédiction. Tu sais, son dada ?
— Vas-y.
— Toi.
— Flatté.
— Paraît que tu l’as laissée quimper en pleine extase. Elle prétend que tu la dégustais en grandes pompes. J’ai essayé de lui faire un petit intermède de menteuse, mais elle m’a loyalement avoué que sur ce chapitre t’ étais imbattable. Berlitz ! Compliments, mec. Va falloir que tu te la termines, la Paméla. Elle est ricaine d’origine, et quand ces grognaces ont décidé de s’envoyer un julot, faut qu’il y passe !
— Rien ne presse ! assure un Sanantonio dont l’organisme se remet péniblement d’avoir été toupie en folie un instant plus tôt.
— On s’humecte ? demande Dieumerci.
Lui, c’est le genre mage pas bléchu. Bon zig. Prêt à tendre la main aux gens qui lui sont sympas et à la foutre sur la tirelire des autres.
Nous v’là à jouer les échassiers sur les hauts tabourets du bar, immensément désert à cette heure. Le podium des musicos avec la bastringuée d’instrument sous housses a un aspect surréaliste. Tu vois la mer par les hublots, bien bleue, tellement calme qu’on se croirait dans un chromo. On a fini le mont Porthos et les pellochards rengainent leurs outils à souvenirs.
J’en fais la réflexion à Dieumerci. Il a un hennissement d’alezan sauvage sur le sentier de la guerre.
— Si j’étais riche, dit-il, je rachèterais le bateau, je débarquerais tout le trèpe dans le premier port venu, à coups de lattes dans le joufflu, pour ne garder que quelques potes. Ce serait chouette, non ? On ferait du vélo et on calcerait les nanas à ciel ouvert.
Il ricane.
— À propos de photos, tu sais que j’ai un cliché qui me carillonne, depuis ce matin, gars ?
— Vas-y…
— Je vois un mort dont le bide continue de vivre…
Il a pas cherché le ton sépulcral pour débiter son topo. Au contraire, il s’est efforcé d’être guilleret, histoire de faire passer sa déclaration sans trop soulever de quolibets.
— Un mort comment ? je demande.
— Un mort, quoi. Masculin. Sa bouille, je la retapisse pas. Il est tout roide, tout clamsé. Et pourtant, son ventre continue d’exister. Tu sais que je finis par pavoiser de la soupente, mézigue, à force de leur étudier le destin, à ces minus. Tous ces turbots préoccupés d’affaires, qui veulent savoir si la Bourse plongera encore, le comportement de l’Eurodollar, le devenir de l’équipement pétrolier. Toutes ces limandes soucieuses de se faire bien fourrer par leurs petits gredins de secours ; est-ce qu’il les aimera longtemps encore ? Et le prochain qu’elle guigne, a-t-il une chopine d’âne, est-il vigoureux du coup de rein ? Faut-il lui céder tout de suite, le pomper d’emblée, dans sa bagnole, au coin du Bois ? Elles veulent un drivage complet, les voraces. Elles pensent qu’au c… Tu les contemples, tu crois voir leur frimousse, eh ben en réalité, c’est leur chagatte que tu regardes. La femme, c’est ça : une chagatte, et rien, absolument rien d’autre !
On écluse deux choses alcoolisées, dans les teintes brunasses. Moi, en arrière-plan, je reste branché sur l’affaire. Je triture la bobine rouge dans ma fouille. Coupé de tout. Le monde est out, pour la durée que je veux. Nous n’avons plus d’ordres à recevoir de personne, du moins de personne d’extérieur. Donc, il va bien falloir que le correspondant de l’Organisation terroriste qui se trouve à bord prenne l’initiative. Il sera contraint de se manifester quand il s’apercevra qu’on n’obéit pas aux injonctions de son équipe.
— T’as l’air ailleurs, Grand ? me demande Dieumerci.
Je lui souris.
— Excuse…
Il ferme un œil, comme lorsque la fumée de ta cigarette te gêne.
— Je te sens de gros problèmes, il dit, le mage.
Ma moue incertaine ne le tarit pas.
— Ils se résoudront. Mais pas de la manière que tu crois. T’ as la solution à portée de la main, seulement tu regardes ailleurs…
Mince, tu sais qu’il m’intéresse, avec son baratin para-professionnel ?
— Qu’entends-tu par là ?
— Rien d’autre que ce que je te dis. Ce serait trop commode. Je te vois emmouscaillé et je devine que tu pourrais régler tes emmerdements facile… C’est tout… Attends… T’ as besoin d’éliminer. Voilà. Éliminer…
— Quoi donc ?
— J’ignore.