— Et d’éliminer de quelle manière ?
— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Merde, vous êtes tous pareils, vous voudriez qu’on vous lise le futur comme on lit un bouquin ! Je suis pas dieu, je suis mage.
On reboit. Des trucs qui doivent pas être regardables, ce sont les foies des croisés quand ils reviennent de croisière. Non plus que leurs vésicules ! La manière qu’on les surmène, à bord, pour user le temps. S’accommoder de la claustration !
Des passagers commencent à se pointer pour l’apéritif. Bien contents de ce mont Porthos dont ils ont des pleins rouleaux de 36 dans leurs gibernes. Une bonne chose de faite, crois-moi. Un des clous du voyage. Ouf ! Et ils n’ont même pas eu la peine de descendre à terre. On te leur a servi ça sur un plateau ! Bon, ils récapitulent ce qui les attend encore comme turbin : le Temple de mes Zeus, le Cropole, le théâtre de Déconos, la voie sacrée de Dominos pour l’essentiel ; ce qu’il faut coûte que coûte ne pas louper, sous peine de perdre la face, de se voir ôter sa licence de touriste. Bon, ils sont prêts. À bord, on trouve au rayon photos toutes les pelloches possibles imaginables. Sinon, se serait la banqueroute pour la compagnie.
Y’ a des gus qui possèdent jusqu’à trois appareils, au cas qu’un ou deux tomberaient en panne. Ils font dans le diapo, la couleur sur papier, le noir et blanc (réputé irremplaçable, les jeux d’ombres et de lumière, si tu n’as pas du blanc et noir sur papier mat, t’es zobé jusqu’à la moelle. Y’ a une poésie du noir et blanc que tu ne retrouves pas ailleurs. Et puis, tiens, va-t’en flasher un pope ou une religieuse en couleur, gros malin. T’obtiendras quoi ?.
— V’là les naufragés du Kodak, dis-je à Dieumerci. Taillons-nous.
— D’autant mieux que Béru nous attend pour sa jaffe privée. On risque d’être un peu à l’étroit dans sa cabine.
Nous nous y rendons gaillardement. Coursive faisant, on croise la Pamela. Tu verrais comment elle s’est fringuée ensorceleuse pour aller déjeuner, Mémère… Une combinaison moulante de plongée sous-marine lui souligne tout ce qu’elle a de bien en escamotant ce qu’elle a de moche. Elle a monté ses tifs en chignon, bien dru sur le sommet de la tête. Guillaume Tell ! Ça lui confère une physionomie dure, sévère. Elle est escortée d’un vieux krouminche podagre qui trottine en lui tenant le bras. Il semble s’affaisser des méninges, le birbe. Se débattre dans le yaourt.
— Très cher ! elle s’écrie, je parlais justement de vous à mon ex-mari ! Vieux chéri, ajoute-elle pour le podagre, en montant le ton jusqu’à lui faire craquer les trompes, je vous présente le commissaire San-Antonio.
Et, re-à moi :
— Mon bel ami, voici le vicomte de Bragelonne. Nous fêtons tantôt notre anniversaire de divorce et nous serions morts de joie si vous vouliez bien venir prendre un drink avec nous dans l’appartement du vicomte. Il occupe la Suite Dorée, sur le pont des Arts. Quinze heures, c’est d’ac ? Dites-moi que c’est d’ac ? Et vous aussi, mage ! Et le cher Béru de même… Et si vous avez des amis amusants, venez tous que nous fôlatrions de concert. Vous vous rendez compte ? Dix ans déjà que nous sommes divorcés, vieux chéri et moi. Cet amour ne s’est jamais remarié.
Elle le baisotte un peu partout. Le fossile paraît ravi. Il fait des « grummm grummm », et puis des « mhrrrran mhrrrran » Et il bave sur sa cravate de soie bleue nuit, plantée d’une perle, comme écrivent des certains qu’un de ces jours je vais bien finir par lâcher leur nom, à ces veaux !
Elle nous fait promettre qu’on ira au Dom Perignon.
On assure qu’ oui.
La v’là repartie avec son attelage de gâtisme.
Elle nous adresse des « adieu, adieu » avec un léger voile rose. Des baisers frivoles du bout de ses doigts jolis.
— Complètement frapadingue, dis-je. Y’ a pas, on fait de chouettes rencontres sur les barlus de plaisance.
Dieumerci me regarde, l’œil en tampon encreur.
— T’es un poulaga, toi ? il demande.
— Quelle idée !
— La morue vient de t’appeler commissaire. C’est toi, le San-Tonio que j’entends causer ?
Je lui prends le bras.
— Bon Dieu, c’est juste ! Comment le sait-elle ?
Mais ma question lui importe peu.
— Un flic, merde ! Et j’ t’ avais pas reniflé. Moi, un voyant ! J’ai rien vu ! Y’a de quoi se poignarder l’oignon avec un pic à glace, j’ te jure ! Qu’est-ce que tu fous à bord ?
— Les poulets ont besoin de vacances comme tout un chacun, camarade.
— Soucieux comme t’as l’air, m’étonnerait que les tiennes soient folichonnes.
Il s’enferme dans ce que M. Chabran-Laumanche appelait des morosités, avant d’en être atteint et bien contaminé de partout, le pauvre, qu’était pas antipathique après tout, surtout la manière qu’il gravissait en courant les escaliers nationaux, mais qu’est-ce tu veux, c’est la vie : on ne peut pas être et avoir tété les mamelles de la France.
Et puis on débarque (si je peux ainsi causer à bord d’une unité de la marine de Kodak) chez Béru.
Cette surprise !
Ce qu’il arrive à faire avec les deniers de l’État, Alexandre-Benoît !
J’ sais bien que, détaxé, le caviar s’humanise, mais là, vrai, il a pas chignolé sur la quantité, le gros bougre.
Une vraie montagne. L’Annapurna caviardeux ! L’Everest ! Tu aurais un seau et une petite pelle, ce caviar, tu pourrais en faire des pâtés.
Il a déguisé sa commode en buffet. Outre ces œufs d’esturgeons, sont accumoncelés des poulets froids, du foie gras, des tartes au chibre, aux quetsches, au citron, ainsi que quelques camemberts très à leur aise dont le fumet emplit la cabine, laquelle pour le coup pue la prise d’otages au bout du cinquième jour.
Le professeur Gahna est déjà là, bioutifoul en vrai dans sa chemise bleue en dentelle. Il a apporté son Kodak à flash Electre-au-nique pour nous prendre bien comme il faut en train d’empiffrer.
Déjà il s’est attelé à une boutanche de vodka. Y’en a pas moins de six dans un seau à glace, et je te passe les quilles de beaujolpif qui montent la garde le long de la cloison, déjà débouchées, fringantes et prêtes pour les manœuvres en Méditerranée.
Pour ménager un maximum de place dans ce local exigu, le Gravos a déboulonné son plume et l’a dressé contre la paroi. Il explique qu’on va se vautrer sur la moquette. À la romaine !
Je le refoule dans la salle de baths.
— Dis-moi, Raspoutine, t’ as raconté à Paméla qui je suis ?
Il prend son majeur droit et s’en vrille la tempe.
— T’as lu ça dans les astres, Mec. Moi, m’affaler avec une vieille pouffe sous le prétesque que je lui tartine la friandise ! Y raconter des secrets d’état parce que j’embroque cette personne avec effervescence ? Non, mais tu te roules dans le stupide, mon gamin ! Tu gambades de la coiffe.
On se regarde bien directo la prunelle.
On se comprend : il ne me bourre pas la caisse.
— Elle sait qui je suis, pourtant, articulé-je. Elle me présente à cor et à cris : « Vous connaissez le commissaire San-Antonio ! »
Bérurier secoue ses nobles épaules de lutteur.
— Demandes-y d’où qu’elle tient c’ t’ informe. Tu verras que j’y suis pour rien. D’ailleurs on s’est pas dit trois mots, cette gosse et moi. On a brossé, voilà tout. À la sauvage, à la salingue. La grosse troncherie mémorable, tu comprends ? Bon, puisqu’on papote, que je t’esplique : y’ a ici plusieurs bouteilles de vodka, fils. Une seule a une étiquette verte, tu boiras de celle-ci, uniquement. Surtout gaffe-toi de pas toucher aux autres, compris ?
— Que manigances-tu ? bondis-je.
Il a un sourire angélique.
— Laisse licebroquer le mérinos, Sana, un peu d’initiative du surbordonné, ça mange pas de bred. De la sorte ainsi, tu pourras te garder chouillet en réserve de la République. Fais relâche pendant cette petite bouffe chez moi. Je prends tout sur ma responsabilité limitée, petit homme. Si y’ aurait un os, il serait pour mes pinceaux, et j’ m’emporterais pas plus mal.