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Dès lors, pour couper court, il me refoule à l’intérieur de la cabine où, justement, Yuchi et son poireau viennent de se pointer.

Une curieuse partie va commencer, bouge pas. Décroche ton téléphone et fais répondre que t’ es pas là si on sonne, je vais te raconter.

Au début, tout se déroule admirablement. Béru se montre un hôte actif, empressé, disert. Il met tout un chacun à l’aise. Oblige ses invités à s’alimenter puissamment, à licher pareil, de grandes belles rasades paysannes qui ne tiennent pas compte des faux-cols mondains. Le caviar se dépote à la louche, la vodka gouline à flots. C’est la Volga, plutôt, si t’en crois son débit (de boisson qui deviendra grand pourvu que Dieu lui prête eau-de-vie).

On rigole. Le professeur Gahna nous raconte des trucs passionnants sur la Grèce antique. Dieumerci, qu’a servi dans la marine, évoque ses souvenirs dans les ports que leurs noms fait rêver : Valparaiso et Toutim, là-bas, au bout du monde, à une époque où le bout du monde se trouvait beaucoup plus loin qu’aujourd’hui. La gentille Yuhi babille aussi, mais reste dans le général. Elle donne plutôt la réplique, ramasse les balles perdues pour les remettre dans le jeu, si tu vois ? Y’ a que son faisandé qui moufte à peine. Lui, il jaffe, à la glouton, l’œil farouche. Rien d’aussi triste qu’un maigre qui dévore. Ça a un côté sinistre. Chez les gros, la mange, c’est dégueulasse mais attractif d’un sens. Les sac d’os, quand ils croquent, tu les trouves néfastes. Ils ont j’ sais pas quoi d’inquiétant, comme s’ils dérangeaient l’ordre naturel. Ça fait suspect leurs effets de chailles. Donc, on banquette. Voilà, miam, miam. Caviar, poulet… C’est au foie gras, quand on devient repus et gris, que ça démarre. Gahna, le premier. Son regard fait du yoyo. Il se met à quatre pattes et aboie méchamment après son pote le mage. Dieumerci lui file des coups de talons dans la margoule en beuglant des « allez coucher, sale bête ». Mais Gahna parvient à lui mordre le mollet et ne veut plus lâcher sa proie.

Il est devenu louf, le latiniste. Plus distingué du tout. Féroce. Quand enfin on lui fait lâcher prise, il gronde qu’il tolère pas qu’on lui attache une casserole à la queue. Qu’il est pure race, basset hound, pédigree de champion, père anglais, seize fois primé.

Il entrecoupe de jappements coléreux. On a la présence d’esprit, j’ sais plus qui, de lui tendre un sucre. Ça le calme. Il se fout en rond, au fond de la cabine et s’endort. Le mage, lui, on dirait que cette scène insolite lui a filé un déclic dans le sub. Il se dresse, les bras en croix, immense, que tu dirais le grand Jésus de Rio, qu’étend ses bras, là-haut, au sommet de Corcovado, comme s’il s’apprêtait à plonger dans la baie. Et il annonce qu’il va sauver le monde, lui, Dieumerci. Il est le nouveau messie qu’on attendait. Il attendait comme les copains, se désolant à l’unisson de la vérolerie universelle, sans savoir que c’était lui, le mec désigné, élu par le Très-Haut pour rebecqueter la situation, stabiliser les monnaies, supprimer le chômage, faire ruisseler le pétrole sur le monde. Car oui, voilà ce que sera son premier miracle : il transformera l’eau douce en pétrole. Le Nil, l’Amazone, la Loire, le Danube, le Don. Vous allez voir : pétrolium ! Un geste à faire. Un signe à son papa. Et zou : le liquide magique déferlera à grands bouillonnements, y’ aura même des inondations par le pétrole. On se promènera en bateau dessus. De plaisance. La vallée du Rhin sur pétrole, les châteaux de la Loire se mireront dedans. On fera du hors-bord, du canoé. Le plan d’eau des Mureaux deviendra le plan de pétrole et y’ aura des régates sur cette belle tisane moirée. Mort aux pompistes ! Chacun se remplira le réservoir avec un arrosoir, comme il remplit son radiateur. La Shell que je me fous, pour lors ! Esso lancera des ESSO-S de détresse. Il promet, le mage. Le salut par l’or noir. La vie changée, l’économie super-prospère, les gens heureux dans leurs chères bagnoles. Roulant à fond la caisse sur de nouvelles autoroutes à douze mille voies. Le pied universel, quoi ! Il va s’occuper, de ça illico, le mage. Plus perdre un instant. Dieu lui a filé le feu vert à Dieumerci. Le détroit de messie !

Et alors, le voilà qui retombe dans une apathie brutale. Ses yeux virent boueux. Sa physionomie s’émiette et il rejoint son copain prof pour un ronflon de grand style dont on devine qu’il sera prolongé.

Ça fait rigoler tout grand Yuchi. Contagiée à son tour par la drogue que ce satané Bérurier a probablement introduite dans les flacons de vodka.

Elle se blottit contre moi, sans souci de son pseudo-époux. Elle me roucoule des salingueries que je voudrais même pas t’en rapporter le quart ici, seulement le dixième, en guise d’échantillon, pour que tu comprennes l’intensité du délire, sa nature profonde. Une sensuelle terrible, la gosse. Elle me raconte qu’elle aimerait se faire endoffer par un âne blanc. Tout blanc, immaculé. Et puis se faire grumer le Padirac par un Saint-Bernard. Et puis encore jouer à saute-biroutes avec douze beaux Sénégalais couchés en couronne : le parcours du con-battant. Et aussi, qu’un monôme d’étudiants se rassemble au-dessus d’elle et que les petits gars lui virgulent en chœur leur béarnaise sur le corps, jusqu’à ce qu’elle disparaisse, soit ensevelie totalement.

Je te relate le plus modeste, la broutille, ce qu’est racontable, étant un garçon plutôt timide. Mais souviens-toi que le reste me fait rougir. Bérurier en est tout congestionné. Il annonce que si Madame continue à lui foutre de la surchauffe dans le kangourou il va lui donner du bonheur devant son navet, recta. Et que ça va pas traîner, et que les ânes blancs, les Saint-Bernard, les Sénégalais et les étudiants, oui, tout ça, il va le suppléer au pied levé, Mister Big-Apple. Pour preuve il désigne à la gosse son bénouze qui ressemble au cirque Jean Richard pendant le numéro de Jumbo.

Fâcheuse déclaration. La môme, en plein survolte, l’agresse fougueusement.

Le Dodu part à dame.

Moi, je louche sur le cosaque à Madame, redoutant un éclat. Il paraît si sombre, si grinchard, cézigue. Mais mes craintes sont vaines. Il reste prostré. On le devine aux prises avec les méfaits de la drogue. Ça se traduit, pour lui, par une espèce de surconcentration. On dirait qu’il rentre en lui-même, aspirateur qui s’auto-aspirerait.

— Occupe-toi de lui, me conseille le Mammouth, pendant que je pomponne la gosse.

Non, mais, est-ce que tu mords la scène ? Cette cabine exiguë. Deux bonshommes qui roupillent. Un troisième qui calce une fille en chaleur ardente, et deux autres mectons, face à face. L’un observant l’autre. Pensant que le moment est peut-être venu de le dénoyauter, lui arracher ses secrets. Seulement il est si hermétique, Chlag. Si guindé sauvage. Plus que muet, minéralisé par le nectar au Gros. Question de tempérament, les réactions en pareil cas. Chacun suit ses misères intimes, profondes, inavouées. Ses rêves…

Je lui sers un glouglou de mieux. L’oblige à trinquer. Il laisse faire.

Boit.

Moi, je me demande… Par où attaquer ? Y aller carrément ? Ou bien lui interpréter la Mort du Cygne pour débuter ?

Yuchi est en plein pied d’œuvre, tu la verrais. Le Gravos l’arpente à travers la cabine, à grands coups de braque, suivant son habitude ancestrale. Le circuit du Mans, en minuscule. Ils se déplacent de trois quatre centimètres chaque fois, ce qui équivaut au déplacement annuel du continent américain par rapport à l’Europe. Tu sais qu’un jour, à force de siècles et de millénaires, on aura meilleur compte de passer par l’est pour leur rendre visite, aux Yankees. Ils seront collés à Vladivostok. Moi, mon avis, ce sont les Russes qui usinent pour les annexer en douceur. Trois quatre centimètres l’an, c’est pas chouille. Ça passe inaperçu. Le coup du larbin chinois qui change les objets de place avant de les faucher. Mais les Popoffs se marrent bien dans leurs cache-nez. Par ici la bonne soupe ! Et hop, à moi, les Ricains ! Ils ont tout leur temps. Ils les baisent en levrette, les happent par les miches. Suivez le guide ! Et nos gentils Ricains se laissent dériver à la sournoise, eux. Bien flambards : techniques, Ford, dindes primées, fusées lunaires, maïs surchoix. Mon œil ! En route pour Ruskiland, mes camarades. Là encore, le coup de la toupie. Toupie or not toupie, that is the question. Et un de ces quatre morninges, dans X ou Y millénaires, t’ as les mectons de Frisco, de Los Angeles, qui piailleront « Terre ! Terre », kif le Christophe quand il les a découverts. Cette fois, ce sera l’Amérique qui découvrira le Nouveau Monde. Et quel ! La Russie, la Chinerie par en dessous. « C’est par ici, petits, venez ! » La bannière étoilée en verra trente-six chandelles. « How do you do, camarades syndiqués ? » Poum ! Terminus. « C’est la Pai aix, finaaale. » Enfin groupés, tous. Plus de ces rivalités qu’intempestivent. Les Fratelini ! For ever. Merci, papa, merci, maman ! J’aime bien savoir qu’ils godillent, les continents, qu’ils s’en vont à vau-l’eau (ou à Volos). Qu’ils emmènent les hommes en bateau, somme toute. Errance géographique qui est un juste retour des choses.