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Et puis je te pourrais déconner plus long encore. Un plein livre, des tomes et des tomes, tout ça seulement à propos du gars Béru qui lime avec ses reins comme un coureur cycliste pédale aussi avec ses épaules.

Cette fois, Ernst Chlag paraît à point. Surdosé. La manière qu’il dodeline. On dirait qu’il se contient pour rester en lui-même. Qu’il craint de s’enfuir de sa carcasse, comme un oiseau des îles a peur de profiter de sa cage ouverte, sachant qu’il mourra de sa liberté retrouvée.

Je l’entreprends.

— Vous ne vous ennuyez pas sur ce bateau, Vieux ?

Il tourne sa bouille blafarde vers moi. Mais me voit-il ? Ses yeux paraissent découpés dans du verre dépoli.

— Je n’y crois pas beaucoup, me répond-il.

Il s’agenouille, sort sa bébête et compisse le tapis de sol. J’ sais pas ce que Sa Bérurerie a filé dans la vodka, mais ça te secoue un bonhomme, fais confiance.

En quoi ne croit-il pas beaucoup, l’escocroc (il a les dents plus longues que les ongles) ?

— Vous pensez quoi, alors ? hasardé-je.

— Un truc de ce genre ne peut plus réussir lorsqu’il y a eu des fuites.

À propos de fuites, il en finit pas de lancequiner, Totor. Faut que je m’écarte de son inondation. Un vrai désastre ! De quoi filer les chaloupes à la mer.

— Vous croyez ? j’insiste.

Il s’est déjà arraché de son idée car il hasarde :

— Je crois quoi ?

— Que ça ne peut pas réussir ?

— Réussir quoi ?

Tant pis, je risque l’os :

— Le coup du bateau ?

— M’étonnerait.

— Pourquoi vous avez marché, alors ?

— Que puis-je faire d’autre ?

— Bien sûr, mais quand même… Y’ aurait peut-être une autre solution, non ?

— Non. Et puis je m’en fous, tant mieux si ça rate. Moi, ma vie. Si vous saviez comme elle est terminée. Comme ça fait du temps déjà que je suis mort. Il ne me reste que l’apparence. Un gant n’est pas une main. Je suis un gant.

Un court silence.

— Je sais tout, bavoche Ernst.

J’en mouille.

— Tout quoi, Ernst ?

— Tout de la mort, tout sur après. Car il y a un après. Mais pas celui qu’ils pensent quand ils croient. Énergie consciente. Simplement. Qui se transforme en rien. Donc qui égale Dieu. Dieu, c’est l’énergie inutile, vous comprenez ?

— Oui, oui, Ernst, je comprends. Mais je voudrais en revenir à l’histoire du bateau…

— L’idée était belle sur le papier…

— Merveilleuse, Ernst. Et après tout, pourquoi ne se réaliserait-elle pas ?

Il ne répond pas.

Je le secoue.

Le v’là qui s’affale, nez en avant sur son pissat. Groggy à l’extrême.

Ce tordu de Béru a trop forcé les doses. Tels qu’ils sont partis, ces gueux, ils vont en écraser pendant plusieurs jours. Et peut-être faudra-t-il le concours du médecin pour les ranimer. Furieux, je m’apprête à lui interrompre les ébats lorsque la porte ouverte à toute vibe fracasse la cloison.

Le commandant se tient dans l’encadrement. La statue du commandant ! Marmoréen dans son costar blanc. On le croirait en carare pur fruit.

Il mate la scène d’un œil tellement bourré d’incrédulité qu’elle lui dégouline sur le plastron.

— Je rêve, il dit, comme on lui a appris dans cette pièce de patronage qu’il avait jouée à l’époque de sa communion solennelle. Mais c’est une porcherie ! Un lupanar !

— Mes escuses, mon commandant, lui lance Béru entre deux ahanements, Santonio va vous espliquer.

Mais je ne dois pas représenter une caution suffisante pour l’officier, à en croire le vilain regard qu’il me gratifie.

Il s’avance, la main tendue. Pas pour serrer la mienne, attention, te méprends pas.

— Rendez-le moi tout de suite ! il vocifère.

— Quoi donc, commandant ?

— Le boffuseur de délégation. Croyez-vous donc qu’un bâtiment comme celui-ci puisse se permettre de naviguer sans radio ?

J’efforce de rire, me voulant désarmant, bien enjôleur-gentil.

— Je vous avais prévenu, commandant, que je prendrais certaines initiatives qui…

— Immédiatement ! tonne le Pacha.

Et ses mirettes me balancent de l’infra-rouge à tout va. Je sens qu’il va m’étriper, si je résiste. Me foutre aux fers, au quatre fers en l’air, à la ferraille !

Avec un soupir qu’en raconte long comme un candidat aux législatives, je prends la bobine rouge au fond de mon escarcelle et la lui tends.

Il s’en saisit d’une arrachée féroce, comme le relayeur prend le bâton, alors que ses concurrents sont tous déjà à deux cents mètres de lui.

Pile, à cet instant, une forte explosion retentit.

— Oh, mon Dieu, lamente l’officier, « ils » l’ont fait.

Et il s’élance dans les coursives, au pas de coursive.

Avec moi au derrière, comme de bien s’entend.

CHAPITRE IX

DANS LEQUEL

JE M’EMBOURBE UNE GONZESSE

Quand on débouche sur le pont Machin (je m’y paume), on comprend tout de suite que le navire n’est pas en train de chiquer au fer à repasser et qu’il continue de flotter vaillamment, aussi noblement que son tricolore pavillon, dans le vent marin. De la fumaga échappe près de la passerelle. C’est rassurant. Un barlu, vaut mieux qu’il soit chicorné d’en haut que d’en bas. Démantelé, soit, pourvu qu’il reste étanche. Note que dans le cas présent, les dégâts ne paraissent pas considérables.

Constatations faites, c’est le bloc-radio qui vient de sauter. Quelqu’un y a placé une bombinette qui a tout détérioré.

Heureusement, le radio ne s’y trouvait pas puisque j’avais mis son matériel hors d’usage. En somme, en prélevant le boffuseur de délégation, je lui ai sauvé la vie.

Le Pacha examine le désastre.

Il est grand. Irréparable. Si le Thermos n’est pas expédié dans les grands fonds, faudra lui refaire entièrement son système de radio.

La bouille de l’officier ! Il est roide. Pâle. Plein d’une dignité farouche. Le genre d’homme qui, si on coule, se tiendra stoïquement à la dunette, en saluant et dont la casquette sera l’ultime chose qu’immergera sur ce bateau.