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Il regarde la bobine rouge, au creux de sa main, dérisoire souvenir d’une installation ultra-moderne.

— Ce sera toujours ça de récupéré, lui soufflé-je doucement.

Il me tance.

— Oh, vous, monsieur, je vous en prie.

Le monsieur se rebiffe.

— Moi, commandant, pour rendre la radio muette, j’ai usé de méthodes plus civilisées, convenez-en.

Les passagers rameutés cernent le bas de l’escadrin. Ils s’inquiètent. Ils veulent savoir. Demandent qu’on leur dise tout, qu’on les rembourse. Une croisière aussi dramatique, dites, c’est plus du plaisir : un assassinat, un accident de chasse, une fouille en règle de vos bagages, et puis, maintenant des bombes qui explosent… Ah, non, je vous jure, le dépliant de la Compagnie promettait autre chose, mont (Porthos) et merveilles. Le grand calme, les horizons perdus, la Grèce Antique, toute une existence bien ensoleillée, bien mélodieuse, eau chaude et froide, vin à discrétion, bals costumés, jeux de pont, jeux de vilains, couchers de soleil dûment féeriques, toute la lyre, musique en tête, une vraie véritable apothéose vacancière. D’ailleurs on l’a payée le prix. J’ veux bien que le mazout augmente tous les matins, mais quoi, mince, à ce tarif-là on pourrait au moins espérer la sécurité.

— Je pense que la fouille de votre galère n’a pas été faite dans les règles, commandant, cinglé-je puisqu’il y avait une bombe en instance d’éclatement.

Il hoche la tête, conscient du bien fondé de ma remarque.

— Venez avec moi, coupe l’officier, je dois arrêter des mesures d’urgence.

Et on file à sa cabine.

Il pare au plus pressé, le Pacha, car c’est un type déterminé. Deux scotches, poum, sans glace ni flotte. Raides comme des bâtons.

Il m’en tend un.

— À votre santé, commissaire.

— À celle du Thermos dont dépend la mienne et la vôtre, contre-proposé-je.

— Votre avis, sur ce nouvel attentat ?

J’y vais du chef : une forte branlade, dubitative.

— Il est bizarre qu’on nous coupe du monde à un moment ou, au contraire, le dialogue serré d’un ultimatum est noué avec nous, non ? il souligne.

— Logique, au contraire, commandant.

— Expliquez ?

— Vous m’avez bien dit que votre barcasse ne pouvait se permettre de naviguer sans radio ?

— Vous pensez !

— Bon. Quel est le port le plus proche ?

— Kebotalkon.

— Où les terroristes voulaient que nous jetions l’ancre ?

— En effet.

— Et où nous refusons d’aller ? Je suppose que le gars de l’Organisation qui se trouve à bord use de ce moyen pour nous contraindre d’obéir. Il s’est aperçu que vous ne suiviez pas le bon cap, et il a voulu vous faire obtempérer.

— Valable !

— Autre chose encore.

— Allez-y, commissaire.

— En rendant le Thermos muet, ils donnaient l’alerte à leurs copains. L’ultime moyen de communiquer, en fait, c’était de supprimer la communication.

— Pas bête.

— Merci.

Il empare la bouteille de J and B. Je refuse. Vodka et whisky ne font pas bon ménage.

Me lève.

— Eh ! Attendez, il dit, où allez-vous ?

— Boire le champagne chez des gens très bien qui fêtent leur anniversaire de divorce.

Ça l’effare.

— Vous parlez sérieusement, commissaire ?

— On ne peut plus sérieusement, commandant.

Il tempête, ce qui est après tout normal pour un officier de marine.

— Des mondanités, en ce moment ! Eh bien, vous avez le cœur bien accroché, vous alors !

Je souris, énigmatique.

— Tous les chemins mènent à Rome, dit-on ?

— Je suis dans de jolis draps, moi. Qu’est-ce que je vais faire ? Continuer de naviguer sans radio ? Qu’un bateau grec nous fonce dessus et je ne suis pas foutu de l’alerter.

— Faites du slalom !

— Vous êtes persuadé qu’il ne faut pas se rabattre sur Kebotalkon ?

— De plus en plus.

— Mais où ça va, ce commerce, bordel de Dieu !

— Peut-être chez Neptune, nous verrons bien.

Là-dessus, je sors.

J’ai une espèce de hennissement intérieur, pareil un jeune bourrin qu’on déboule de son écurie et qui se paie un petit canter dans la prairie. Pourquoi ai-je l’obscure impression qu’on va bientôt y voir clair ?

* * *

Toc toc…

J’entends de la musique. Entraînante. Offenbach. C’est allègre. Ça ne pisse pas haut, mais ça fait toujours plaisir à tes trompes d’Eustache (de Saint Pierre). Brillant, pom-pom. Schön Pariss. Il a bien fait de se naturaliser françouze, l’Offenbach, que s’il était resté dans sa Cologne natale, cézigue, il aurait fait de l’eau au lieu de sirop…

— Entrez !

Je.

Et la Suite Dorée du Thermos m’éclabousse la rétine de ses fastes.

Unique. Et unique en son genre qui plus est ; conçu pour quelque nabab oriental, probable. Plein de persaneries, tapis, brocarts, dégoulinades de rideaux. Partout qu’on a pu foutre de la soie, du satin, du velours, ben y’ en a, à profusion. Épais commak. Un défilé d’égoutiers en tenue de travail, tu l’entendrais pas, au point que c’est feutré.

Mobilier Empire Ier, pour changer. L’inconfort. La merde meuble. J’enrogne chaque fois que je tombe sur. Jadis, style de militaire botté. Aujourd’hui de cabinet médical. Les malades se pointent pas pour longtemps. Juste ils viennent raconter leurs véroles, leurs belles tumeurs mousseuses. N’ont pas besoin de prélasser. C’est là que ça se tient, docteur. Ça me brûle quand je pète. Ça devient rouge quand je mange des fraises au sucre. Ça suinte quand le temps veut changer. Ça me tient réveillé, la nuit. Ça me… Ça me… Et puis ci et ça, encore. Des maux. Des chiasses. Abcès, grosseurs, plaques, gratouilles, époumonades, toux vicieuses, pisses rouges, cacas verts, et autres vilaines salades désastreuses, qui ruinent et branquillent l’homme. Le mettent à merci. Oui, pour ça, Empire Ier, bravo. Bien suffisant. La grande classe. Garnitures de soie verte à lauriers dorés, à abeilles impériales sorties de leurs ruches.

Un salon de belle dimension pour un barlu. Des lampes à abat-nuit pomponneurs. Des gravures façon ancienne représentant la Malmaison, le prince Murat, Bernadotte, Lulu, Jojo bien nantis par le frangin, rois de Truc et de Muche, la superbe maffia corsicote. Dynaste. Vive l’Empereur ! Austerlitz. L’austère Liszt (t’as pas vu sa frime dans le Larousse ?) Faut de l’osier pour se payer une suite semblable. Je te parie six mille acres contre six mules âcres, ou un simulacre contre six mulâtres qu’il est gavé de pognozoff, le vicomte de Bragelonne. Bourré craqué. Archi riche. Archi duc. Nanti jusqu’au jugement dernier. Il peut gâtouiller en toute paix. Glisser dans la bavoche la tête haute.

Déconnecter du mental sans redouter pour ses arrières. Plus s’inquiéter des autres, jamais, de leurs viceries, cruautés, contagions. Les reléguer au-delà de son tas de revenus. Qu’ils soient masqués par la digue de braise. N’avoir plus d’eux que le contact souhaité : leurs culs, leurs chansons, leur travail. Point c’est tout à la ligne. Mourir pour soi, bien à ses aises. Indifférent.

Tel que, je le conçois, le vicomte.

Pour l’instant, il se marre pire qu’un petit fou. Il est à poil, il a un collier de chien au cou, auquel est fixée une laisse. Il marche à quatre pattes. Il sent le bas des meubles, lève la patte pour une petite giclée prostatique. Tioff ! Comme ça, exactement comme un cabot en vadrouille qui se paie un circuit de réverbères.