Oui, tout ça…
La mer limpide, avec des requins caracoleurs, au loin… Le ciel quasiment blanc à force de trop de surexposition au soleil.
Et puis les canots sabraqués…
La bombe qui mijote. Tu parles d’un morcif, pour envoyer par le fond une unité comme notre barlu ! Ce « baoum » qu’on peut attendre ! Déflagration phénoménale, qui cassera le Thermos en deux, l’enverra à la pêche aux éponges aussi rapidos que s’il s’agissait d’une météorite. Nos claouis par-dessus bord ! L’aubaine pour les merluches ! D’une seconde à l’autre…
Et les gens redevenus vivants, bien allants, contents d’eux, époustouflés de leur aventure. Imaginant du rocambolesque, se le racontant pour bien l’apprendre par cœur, savoir le réciter aux terriens, plus tard, en sachant où mettre l’accent tonique.
— En quoi la présence de Prince risquait de tout compromettre ? Ils s’étaient connus à Varsovie ?
— C’est à cause de Prince que mon frère a été arrêté par les Services Spéciaux polonais. Prince était dans la diplomatie. Il a eu des doutes et…
Je ne l’écoute plus.
L’imminence du péril me fout une sirène en furie dans la tête. La bombe… Elle va éclater, elle va éclater. Le barlu ira au bigntz. Ce sera monstrueux. Il faut agir, prévenir… J’essaie de comprendre l’incompréhensible.
Le coup est admirable…
Ceux qui doivent réchapper de la catastrophe sont évacués. Pour qu’il y ait pleine réussite, il faut absolument que le barlu coule à pic, ainsi que tous ceux qui se trouveront à son bord au moment de l’explosion, tous sans exception. Car personne dans le monde ne doit savoir, pour les hélicoptères et les fantômes en partance… Bon. Donc, cette bombe est phénoménale. Tellement grosse, nécessairement, qu’en fouillant le navire le personnel n’a pas pu la remarquer. Donc, elle est installée sur le Thermos depuis belle lurette, probablement depuis sa dernière mise en cale sèche. Ce qui devait intervenir, c’était un détonateur. Juste un détonateur. L’apport postérieur : le détonateur. Elle est parée, la bombe, depuis des mois, prête à tout scrafer… Elle attend sa fécondation d’un détonateur.
Le coup de l’ultimatum terroriste ? Uniquement pour expliciter l’explosion. On prévient carrément la France que son barlu va sauter… Et il va sauter.
Sept cents et quelque disparus. Glouglou. Acte de sauvagerie. Affaire classée après les remous d’usage. Une piraterie de plus. Or, deux douzaines de mectons tenaient à se planquer et autant avaient été promis à l’équarrissage. Oui, ça je pige, et tout, tout parfaitement. Le changement de direction par exemple… Le contrordre des terroristes qui, primitivement, voulaient qu’on batifole en pleine mer, puis ensuite qu’on rallie Kebotalkon. Ça, c’était pour éviter les patrouilles aériennes. Apporter une rassurance. Le bateau allait toucher terre, on allait donc pouvoir s’organiser, sauver peut-être les passagers et l’équipage… Cap sur la côte. Et dans l’intervalle : opération frelons, et le boum ! Mais attends, faut piger…
Pourquoi Monsieur Prince ?…
Il est la clé de voûte. Monsieur Prince, un gars de notre Contre-Espionnage, probable, puisque c’est lui qui fit démasquer le frangin de Yuchi, à Varsovie… Monsieur Prince, un physionomiste qui m’a retapissé au premier z’œil. Rendez-vous, cabine 513…
Attends, je pédale dans les nuages. Je saupoudre du cervelet… Laisse que je me reprenne.
— Tu veux boire ça ? me demande le Gros.
Il me tend un verre de je ne sais quoi.
Je l’avale. Sans savoir ce qu’est ce « je ne sais quoi ».
Tout ce que je peux garantir : la force du breuvage. Vodka à 90°, non ?
Monsieur Prince…
Pourquoi la cabine 513 ?
Puisque la grande fifille dévergondée du commandant l’occupe ?
Il m’a pas convié à une partouze, d’autant qu’il était de la pédale. Oh, attends, bouge pas. Suppose qu’il y ait eu légère berlue de sa part. Les cabines sont couplées, avec un bout de coursive en « V » qui donne sur la coursive principale. Ainsi la 513 et la 514 figurent-elles sur la même plaque indicatrice dans la coursive. La 514 occupée par Paméla…
Yuchi est effondrée sur un transat, en paquet, en navrant. Ses épaules secouées de frissons.
Je m’agenouille, pose mes deux bras sur ses genoux glaglateurs.
— Ce serait trop con de partir en fumée, Yuchi. Servir de daphnies aux poissons ? Très peu. Je préfère servir de Daphnis à Chloé, c’est bien plus gonflant. Revenons à Prince. C’est lui qui est le pivot de tout cela, je le sens. C’est à cause de lui qu’on refusait la croisière miracle à ton frangin, à cause de lui que des tas de trucs ont eu lieu à bord. Parle-moi de lui. Cherche… Tout ce que tu pourras dire est susceptible de nous éclairer…
— Je ne sais rien, rien ! Mon frère s’est barricadé dans sa cabine, le jour, pour l’éviter. Il ne sortait que le soir et encore nous faisions très attention.
— Les gars de l’Organisation redoutaient une vengeance de ton frelot ?
— Oui. Ils nous ont dit que si Ernst le flanquait par-dessus bord, toute l’opération échouerait.
— Il devait être embarqué dans le service d’hélicoptères ?
— Oui. Il voulait disparaître parce qu’il se savait menacé.
— Et Corinne ?
— Elle était ma collègue. Nous étions deux pour assurer le service ici, veiller au grain !
— Pourquoi a-t-elle foudroyé ce vieux crabe pendant le tir aux pigeons…
— Un faux mouvement, je pense. Le coup sera parti trop tôt. Ce n’était pas ce passager qui était visé.
— Qui, sinon ?
— Vous, probablement.
Je m’efforce d’avaler ma salive très convenablement.
— Je suppose qu’elle s’est envolée ?
— Bien sûr. À moins qu’elle ne soit parmi ceux-ci, ajoute-t-elle en me montrant les décombres du frelon.
— Vous aviez la liste des gens à évacuer ?
— Une partie. Corinne s’occupait de l’autre. À la C.A.L. on est très méfiant, très organisé. On cloisonne. Un chef de réseau nous surveillait, dont nous ignorions tout.
— C’est lui qui vous a filée à Palerme ?
— Sûrement.
— Qui a pu assassiner Prince ?
— Sûrement pas mon frère. Nous étions ensemble, nous et vous, lorsque le meurtre a eu lieu.
Ce chef, c’est le mec qui a voulu me dessouder à Palerme, croyant que la mère Yuchi m’avait tout craché.
— Dis donc, fillette… Les flics de Palerme, qui est-ce qui les a affranchis ? Pas ton boss, puisqu’au contraire on tenait à me buter pour me rendre muet.
Elle sourit.
— Moi. Depuis la gare maritime, j’ai passé un coup de fil à Police-Secours en donnant le numéro de notre taxi.
— Pourquoi ?
— Je ne voulais pas que vous preniez le Thermos, je redoutais des complications.
— Merci du cadeau…
Je repense à l’immeuble de la chère, dévergondée, et regrettée marquise. Les autres m’ont filé depuis le Thermos où ils s’étaient rabattus pour récupérer Yuchi. Coûte que coûte, ils voulaient ma mort… Faire taire un gus qui ne savait rien… Ils ont la marotte de l’explosif.